Théâtre

Opéraporno titille gaiement le Théâtre du Rond-Point

Opéraporno titille gaiement le Théâtre du Rond-Point

11 avril 2018 | PAR Suzanne Lay-Canessa

Un week-end en famille, sur le canevas un brin altéré de « Papa, Maman, la bonne et moi », prend d’inhabituelles et graveleuses tournures. Opéraporno choque gentiment le bourgeois sans le bousculer outre-mesure. Pour convaincre avant tout par sa capacité à ne pas se prendre au sérieux.

Par Suzanne Lay

« Un lac ? t’es gentille ! C’est un étang. » Dès l’ouverture, Pierre Guillois et Nicolas Ducloux se rient déjà des dimensions de leur création : soit une farce érotico-musicale réduite à un cadre familial tout à fait classique – un homme, sa mère, sa femme et son fils – et à une transgression bienveillante de ses tabous les plus élémentaires. Moins Opéraporno qu’« opérette ordurière », précise Pierre Guillois dans ses notes de mise en scène, la pièce prend le risque, estimable, de ne convaincre personne. Ni les âmes les plus sensibles, mystiques ou romantiques, auxquelles elle prend garde de ne pas s’adresser. Ni celles en quête de subversion, qui auront bien du mal à retrouver dans cette fantaisie bien troussée la férocité de Sade ou même un bon vieux souffle libertaire. Mieux encore : elle perd un peu son spectateur en chemin, en lui promettant tout d’abord un cocufiage en règle du père (que le texte réduira peu à peu en pièces avec un plaisir manifeste) pour l’emmener, à mi-parcours, sous d’autres cieux moins familiers – et pourtant très familiaux. De quoi peiner à faire tourner la machine une fois cet effet de surprise, particulièrement réussi, estompé.

Si Opéraporno fonctionne encore, c’est alors moins grâce à une audace exacerbée qu’à sa très bonne tenue. La qualité de sa distribution impressionne : la belle-mère peste et aguicheuse de Lara Neumann tire le meilleur de ses répliques vachardes et de la partition acérée de Nicolas Ducloux ; face à elle, Flannan Obé campe un enfant pervers polymorphe ce qu’il faut d’agaçant et François-Michel Van Der Rest un patriarche complètement dépassé ; Jean-Paul Muel est enfin une grand-mère jubilatoire et émouvante, et l’incarnation rêvée de la vraie ambition du spectacle, moins foncièrement moderne qu’on voudrait le croire. Car s’il n’y a au fond rien de neuf sous les cieux incestueux, scatologiques et nécrophiliques d’Opéraporno, ou dans sa fascination pour l’onanisme et la sodomie dissimulant mal une peur panique du SIDA, ce qu’on y retrouve de grivoiserie, entre Fluide Glacial et (premier) esprit Charlie, dans ce décor touffu « comme un pubis des sixties », est tout à fait aimable, et au fond assez rare. Si bien que l’image la plus marquante et la plus subversive du spectacle demeure, bien après la représentation, celle de Jean- Paul Muel : une mamie « increvable », avouant sans regret avoir « toujours aimé la bite ».

Visuel : Fabienne Rappeneau

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Suzanne Lay-Canessa

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