Théâtre

On ne paie pas, on ne paie pas !

On ne paie pas, on ne paie pas !

17 avril 2013 | PAR Camille Hispard

 

 

 

Deux femmes jouent au Robin des bois du supermarché en volant des sacs de provisions suite à l’explosion des prix : une pièce de Dario Fo hilarante, sur fond de crise sociale universelle.

La scène spacieuse du Théâtre 71 de Malakoff ouvre ses bras au public, offrant un plateau spacieux habillé de projecteurs à la lumière diaphane. Deux femmes entrent en scène, sacs de courses à la main. Puis deux gars qui ressemblent à des membres du GIGN armés de mitraillettes se lancent dans une grande cavalcade sur fond de musique de comédie italienne des années 60. Une course poursuite surréaliste qui esquisse dès les premières secondes un sourire sur le visage des spectateurs. L’accordéon rythmé en bande sonore guide ce ballet de bandits contre voleurs avec un parfum de tango argentin.

Cette pièce de Dario Fo s’inspire des luttes ouvrières dans les années 70 qui agitèrent un quartier de Turin qui, face aux dérives du capitalisme, ont imposé l’auto-réduction des loyers. Dans On ne paie pas, on ne paie pas!, ce sont les femmes qui commencent à se rebeller en décidant face à l’explosion des prix des produits de consommation courante de fixer elles-mêmes les tarifs. Ces femmes qui suent corps et âmes pour boucler les fins de mois prennent en main les choses et offrent un exemple de désobéissance civile. Cette histoire fait écho aux récents événements en Espagne, notamment en Andalousie, où un groupe de prolétaires était sorti d’un Carrefour avec des caddies remplis de provisions afin de les redistribuer. La crise et les politiques de restrictions ne  font que rendre cette pièce un peu plus actuelle et totalement universelle.

Antonia à l’entrain sudesque et à la puissance scénique absolument remarquable raconte à sa timide collègue Margherita ce fol événement. Le récit de toutes ces femmes se rebellant contre le gérant de supermarché qui a encore augmenté les prix : « Maintenant ça suffit, maintenant les prix ce sont nous qui allons les fixer ! » entonne-elle avec la fougue essoufflée d’une enfant révoltée. Elle débite son droit de payer le juste prix, au nom de tous ceux qui sont sous-payés. « Sous-payés, on ne paie ! » crie t-elle, frénétique et passionnée en levant le poing. Un merveilleux souffle de liberté se répand sur le plateau à travers ce monologue enflammé.

Le décor se met en place roulant vers nous, par un mécanisme actionné d’une manivelle. Un côté artisan de la machinerie qui nous rappelle l’univers du travail à la chaîne des usines de l’époque. Le décor grisonnant de HLM nous embarque dans l’appartement d’Antonia et de son mari Giovanni, adepte de l’ordre et de la discipline. Giovanni, fervent défenseur de la morale et de la bienséance, lui, petit ouvrier misérable qui ne supporte pas les fauteurs de trouble à l’usine qu’il qualifie de « sous-prolétaires de merde ». Lui, qui appartient au parti démocratique et qui ne comprend pas que des femmes puissent voler quelque chose qui se paie. Comment Antonia va-t-elle avouer à son mari qu’elle a fait comme toutes ces femmes qui se prennent en pleine gueule la crise sociale : elle a pris ces sacs remplis de nourriture malgré le déshonneur que cela causerait à son mari. Elle ne paie de toute façon plus le gaz, ni l’électricité, ni même son loyer depuis des mois.

Mais Antonia ne lâche rien de son bagout musical et jubilatoire inventant des salades plus grotesques les unes que les autres. Reine de la mythomanie et véritable pivot de la pièce, elle embarque tous les protagonistes dans  une folle farce politique : elle pousse chaque personnage dans ses retranchements, livrant sa détresse avec humour et cynisme face à ce contexte dramatique. Cela donne lieu à des situations tout à fait hilarantes notamment lors d’un débat politique improvisé entre Giovanni, le démocrate moraliste et un policier désabusé révolutionnaire, qui lui explique que c’était soit crever de faim, soit devenir flic. Une joute verbale jubilatoire  sur fond de néoréalisme italien.

Dans un superbe bordel organisé certaines phrases déchirent la scène par leur violence et leur ironie : « Vous n’avez pas le droit de crever où bon vous semble ».

La mise en scène ingénieuse de Joan Mompart allie un décor amovible vivant et déglingué à la force sonore de l’univers musical d’Olivier Gabus. Pratiquant l’auto-dérision dans son écriture de plateau, il parvient à réinventer la pièce en donnant subtilement une dimension personnelle et intimiste au propos. Brigitte Rosset en Antonia nous livre une performance incroyable livrant le récit de cette petit femme d’une force ultime, qui se bat sincèrement, à travers tous ses mensonges touchants, pour tenir debout. Une force patriotique nous prend aux tripes lorsque ces ouvriers paumés entonnent l’Internationale avec un écho paysan troublant. On est embarqué sur cette scène bringuebalante de bout en bout dans un flot de liberté rafraîchissant !

Visuel (c) : Photos de Carole Parodi.

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