Théâtre
Nordey recrée Les Villages de Peter Handke sur la scène de La Colline

Nordey recrée Les Villages de Peter Handke sur la scène de La Colline

10 novembre 2013 | PAR Melissa Chemam

 

 

 

 

Reprise à Paris au théâtre de la Colline du spectacle qui a ouvert le dernier Festival d’Avignon. Trois heures trente, un entracte, un récit passionnant enlaçant des monologues dignes du plus beau théâtre antique ou romantique, et moment de poésie pure, la pièce de Peter Handke repose avant tout sur un texte époustouflant. Stanislas Nordey, qui interprète également le rôle du frère cadet Hans, lui donne un souffle épique avec une mise en scène juste et bouleversante.

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La scène se déploie avec une grande nudité, au fond, des baraquements bleus tentent de se faire oublier tandis qu’au premier plan, un homme seul, longiligne se tient face à nous. A l’extrémité de la scène, un guitariste prend en charge la tache de créer une délicate ambiance sonore pour ce qui va suivre. L’homme, c’est Gregor, un fils ainé parti de chez lui, tenté de rentrer après le décès de ses parents. Le rejoint une femme, une amie, une âme sœur, à qui il raconte. Dans la semi pénombre, il raconte, il revient sur sa relation avec son frère et sa sœur, restés au village près de leurs parents, pendant que lui, le brillant ainé partait étudier à la grande ville et vivre sa vie. Une vie, on le comprend sans qu’on nous le disent, d’écrivain.

Ce théâtre va ainsi se raconter par de longs monologues. Le monologue de Gregor, interprété par Laurent Sauvage, est une invitation poétique à retourner avec lui. Un voyage peut-être sans retour, mais que son amie l’encourage à entreprendre en ‘jouant le jeu’, en refusant d’être le seul ‘personnage principal’, lui conseillant simplement : ‘passe par les villages’. Un voyage à travers un monde rural nordique, presque mythifié, où la nature et la campagne, jadis quasi divinisées, ont perdu leur pouvoir d’attraction du sens, face aux usines et à la vie moderne.
C’est ce que Gregor constate de plein fouet, une fois de retour au village, où il cherche son frère Hans sur son lieu de travail, un magnifique Stanislas Nordey. Dans ce deuxième tableau, les baraquements sont alignés en arc de cercle, autour d’un centre où l’accueille la ‘vieille de la baraque des ouvriers’ (excellente Annie Mercier en chef de chœur de la misère ouvrière), comme elle se décrit elle-même, la tenancière d’un chantier bien rude, où le frère de Gregor, a à la fois fait ses preuves et risqué le licenciement. Quand celui-ci les rejoint, commence un ballet entre deux hommes que tout oppose, le frère aîné exilé et fier de son succès, et l’ouvrier humilié mais relié à sa terre d’origine. Entre les deux plane rapidement l’ombre de la sœur, qui suite au décès de leurs parents espèrent hypothéquer la maison familiale pour financer son propre commerce. Un rêve que Gregor décrit, alors que Hans le soutien. La mélancolique cadette, forte et délicate Emmanuelle Béart, va devenir le pôle autour duquel l’incompréhension des deux frères peut s’électriser.

Pour apprécier ce spectacle, il faut accepter qu’ici l’action, nouée autour d’un drame familial et social passionnant, ne passera pourtant pas par le mouvement, le déplacement des acteurs, mais d’abord par la parole. D’abord parce que le texte de Peter Handke est un véritable chef d’œuvre dont on voudrait suspendre certaines répliques pour les laisser résonner plus longuement. Ensuite parce qu’en donnant au personnage de Gregor le rôle d’un écrivain, ‘Par les villages’ pose la question de la capacité de toute classe sociale à se raconter elle-même.

Quand au cœur du deuxième tableau, Hans-l’ouvrier prend la parole pour expliquer à son aîné son contentement face à son sort de manœuvre, c’est toute la condition ouvrière occidentale qui trouve un porte-voix dans un monologue d’une force évocatrice et poétique inégalée, accusant le ‘vainqueur cruel’ de, de surcroit, vouloir la honte des perdants, s’adressant à un frère qui ‘voulait qu’on soit pareil à lui’ et auquel il répond : mais ‘moi, je suis satisfait d’être un ouvrier’ et ‘malheur à toi si tu oses décider qui nous sommes’. Car Hans se demande : ‘quand l’homme à l’écriture me rendra-t-il enfin mon droit ?’ La prestance et l’intensité de Stanislas Nordey donne de ce morceau de bravoure littéraire une interprétation charismatique. Rien que pour ce monologue, sa mise en scène de ‘Par les villages’ restera inoubliable.

Ainsi, par son discours, chaque ouvrier va reprendre le droit d’exister, avant le tour de la sœur de la famille, Sophie : qui arrive dans un jeu de pénombre, pieds nus, sans manteau, fragile. ‘Jadis, j’étais amoureuse de toi’, affirme-t-elle à son frère aîné, ‘mais tu voulais me voir sans passion’, alors l’amour cessa. Et à présent c’est la guerre qui réunit la fratrie. Injuste, ingrat, ce frère revenu uniquement pour l’empêcher, maintenant orpheline, de réaliser son seul rêve, celui de ne plus être employée. Ce frère lui, ne veut que la protéger du vil commerce qui ne reviendrait qu’à ‘mettre son nom sur une tombe’, ose-t-il avec emphase, au nom de sa haine de la ‘gabegie des affaires’, du ‘scandale permanent’ des affaires. Un dilemme, entre liberté et dignité, dont il semble que l’auteur même ne sache plus comment départager.

Le dernier tableau apportera les réponses. Dans une nature retrouvée, au milieu du croisement des trois routes à quelques encablures de la frontière sud de leur pays, c’est peut-être la plus vieille femme du village (superbe et profonde Véronique Nordey) qui fera entendre à Gregor ce qu’il croit qu’il n’est pas venu chercher : la paix et l’amour de cette nature en train de disparaître. Ou peut-être l’amie de Gregor (juste Claire Ingrid Cottanceau) qui revient les délivrer de leur entre-déchirement. Ces derniers monologues frôlent la pure philosophie. ‘La guerre’, dit l’amie, ‘faites-en votre dernier drame, entrez dans le soleil, il aide’, car la nature est ‘la seule promesse sûre’. Alors il faudra ‘aller éternellement à la rencontre’ et ‘passer par les villages’.

Une autre chose est sûre, c’est que Nordey a su trouver pour cette mise en scène de Handke les acteurs qui donnent la juste voix à un texte éblouissant.

Par les villages, De Peter Handke, mise en scène Stanislas Nordey, avec Emmanuelle Béart, Claire Ingrid Cottanceau, Raoul Fernandez, Moanda Daddy Kamono, Olivier Mellano, Annie Mercier, Stanislas Nordey, Véronique Nordey, Laurent Sauvage, Richard Sammut et en alternance Zaccharie Dor, Cosmo Giros
Théâtre de la Colline. Grand Théâtre du 05 novembre 2013 au 30 novembre 2013. Durée 3h30 environ (avec entracte). Du mardi au samedi à 19h30 (Attention horaires avancés) et le dimanche à 15h30.
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