Théâtre

Nicolas Stemann, metteur en scène allemand, dynamiteur de théâtre

Nicolas Stemann, metteur en scène allemand, dynamiteur de théâtre

30 juin 2013 | PAR Christophe Candoni

stemann

Le 21 juillet dernier au festival d’Avignon, soirée de première frigorifiée pour Les Contrats du commerçant dans la Cour du Lycée Saint-Joseph. Nicolas Stemann se présentait sur scène, sympathique, élégant et décontracté, pour adresser à l’assistance, en français et presque sans effort, quelques mots de bienvenue qui tournaient vite au numéro d’acteur. Drôle, blagueur, iconoclaste, excusant la troupe de ne pouvoir jouer la pièce dans le décor d’origine qui s’était envolé sous le mistral battant lors de la répétition générale de la veille, il fit quelques annonces en guise de prologue quant à la bonne conduite à tenir par le public et fixait d’étonnantes (car si peu conformes) règles du jeu. La pièce dure environ quatre heures sans entracte prévient-il mais les spectateurs peuvent quitter les gradins, sortir et rentrer quand ils le veulent pour se détendre, boire un verre ou répondre à des besoins pressants, cela ne paraîtra pas inconvenant et ne vexera nullement les comédiens. Un bar est installé à l’extérieur où un écran de télévision retransmet le spectacle pour ne rien en perdre. Au final, le metteur en scène allemand avait certes perdu quelques découragés mais surtout conquis le public par l’inventivité, la nouveauté et la radicalité de son geste théâtral engagé et affranchi de toutes conventions dramatiques. Dans un désordre calculé et avec une liberté absolue, Nicolas Stemann mettait en œuvre, comme il le fait depuis déjà une quinzaine d’années, son désir puissant de stimuler et faire se déployer une énergie et une vitalité incroyables qui rendent certains moments théâtraux plus exceptionnels et vivants que d’autres. Amené à diriger les acteurs des plus importantes troupes allemandes, il reste fidèle au Thalia Theater de Hambourg et à ses complices de toujours, les géniaux Philipp Hochmair et Sebastian Rudolph. Ensemble, ils sont très attendus cet été pour une quasi intégrale décapante de Faust soit 8h30 de spectacle en ouverture de la FabricA, la nouvelle salle du festival.

Né à Hambourg en 1968, Nicolas Stemann bouge beaucoup sans jamais vraiment quitter la ville qui d’un point de vue artistique est aujourd’hui un repaire d’excellence au niveau théâtral qui se confirme avec l’heureuse arrivée de la metteuse en scène Karin Beier à la tête du Deutsches Schauspielhaus. Il y a grandi, a étudié la littérature, la philosophie, et enfin les arts dramatiques après une escapade à Vienne où il suivait  le prestigieux séminaire Max Reinhardt. C’est à Hambourg qu’il signe en 1997 son premier grand succès avec sa production Trilogie de la terreur donnée au Kampnagel. La reconnaissance nationale ne tarde guère et le pousse à travailler à Bochum, Düsseldorf, Cologne, Francfort et Berlin où il est invité au Theatertreffen pour la première fois en 2002 et collabore régulièrement au Deutsches theater ainsi que dans des festivals internationaux dont ceux de Salzbourg, Vienne et Avignon.

Nicolas Stemann s’attaque aussi bien aux grands classiques du répertoire germanophone – Goethe en est l’auteur par excellence, mais aussi Schiller (Les Brigands, Don Carlos), Kleist (La Petite Catherine de Heilbronn), Lessing (Nathan le sage), Buchner (Léonce et Léna), Brecht (L’opéra de Quat’sous, Sainte Jeanne des abattoirs) – qu’à Shakespeare (sa mise en scène particulièrement libre et innovante d’Hamlet créée à Hanovre en 2002 lui apporte la consécration), et aux écritures contemporaines, avec une prédilection pour Elfriede Jelinek dont il a déjà monté cinq textes depuis la création de Das Werk en 2004. Dans un cas comme dans l’autre, il interroge la forme théâtrale par une nouvelle approche narrative du texte dramatique.

Avant sa carrière près des planches, Nicolas Stemann était musicien. Jeune pianiste et guitariste, il chantait dans les bars et restaurants pour gagner un peu d’argent et composait ses propres chansons dès l’âge de onze ans. Ses origines musicales ne sont pas imperméables à la manière dont il pense et fabrique le théâtre. Partie prenante au spectacle, la musique, qu’il compose lui-même au piano pendant les répétitions et interprète en live avec un ensemble sur scène, joue un rôle essentiel d’accompagnement et de soutient au texte. Tel un chef d’orchestre, Stemann choisit assez souvent de se déposséder du contrôle absolu conféré au Regisseur pour être physiquement présent sur scène pendant les représentations aux côtés des comédiens. A la façon d’un M. Loyal ou d’un meneur de revue, il continue de caler des choses, réorganise sur le vif, leur souffle quelques mots, des nouvelles directions à prendre et donne le tempo juste. Une fois que le spectacle trouve son rythme de croisière et prend une forme plus définitive, il reste un accompagnateur attentif. Son rôle de chef de troupe évolue et devient tout aussi important. Il se fait présentateur, modérateur, agitateur énergique et jubilatoire.

C’est aussi en musicien qu’il entreprend une véritable confrontation avec le texte dramatique qu’il considère comme une partition musicale avant tout. Chez lui, pas de personnage, pas d’incarnation, pas de psychologie. Toutes ces notions apparemment si élémentaires au théâtre, le turbulent metteur en scène allemand les pulvérise avec audace et sans scrupule. Il met en place un dispositif original qu’il appelle un Wortkonzert (concert de mots) de manière à se servir du texte comme d’un matériau variant dit à haute voix, seul ou à plusieurs, partagé sans nécessairement distribuer les répliques aux personnages à qui elles sont normalement imparties. Son Faust I par exemple est divisé en monologues, de telle sorte qu’un même comédien peut aussi bien dire le texte de Faust, de Méphistophélès, de Marguerite et de bien d’autres personnages ! « Pourquoi toujours penser qu’au théâtre, les acteurs sont les personnages qui parlent ? » se demande-t-il. Qui prend en charge la parole au théâtre ? non pas le personnage mais bien le comédien. Ces-derniers sont donc les voix et les corps qui portent et livrent le texte, le font entendre, souvent frontalement, parfois devant un pied de micro ou une caméra, d’autres fois en mouvement. Dite ainsi, la langue devient l’élément central. Le texte dramatique se déploie, autonome, prend toute la place qu’il lui faut et trouve son propre moyen de toucher le spectateur. Il n’est pas pour autant considéré comme un objet sacré. Stemann coupe, réécrit à sa guise ; peu importe, il reste fidèle à l’esprit qui demeure indestructible.

La mise en scène ne se trouve pas non plus négligée. Selon Stemann, le texte littéraire est une chose et l’énergie théâtrale en est une autre. En mettant ces deux éléments en conflit, en refusant que l’un soit subordonné ou inhibe l’autre, alors ils se servent mutuellement. C’est pour cela qu’il cherche à mettre en place « une forme de théâtre où le théâtre n’est pas le texte et le texte n’est pas endommagé par le théâtre ». Celle-ci se rapproche davantage du happening et fait se conjuguer ce qui pour le théâtre français si étriqué est une dichotomie, le théâtre de texte et la performance. Pour prouver que l’un et l’autre ne sont pas incompatibles, Stemann prétend par une délicieuse provocation que Goethe est l’inventeur du théâtre post-dramatique avec Faust II qui selon lui « résiste au théâtre et à la mise en scène ».

Ses mises en scène donnent volontiers un sentiment d’inachèvement mais Stemann assure qu’il répète énormément pour donner l’apparence d’un spectacle peu préparé. Dans la dernière pièce de Jelinek qu’il a montée, les acteurs allaient jusqu’à faire semblant de découvrir le soir même le texte qu’ils jouaient, montant en scène avec les pages dans la main qu’ils donnaient l’impression de lire et improvisaient dessus. En effet, avec lui, la représentation prend souvent la forme désordonnée d’un réjouissant foutoir qui divertit et fait réfléchir, qui amuse non sans une certaine gravité liée à un rapport lucide mais jamais plombant aux réalités du monde. Stemann secoue avec pour armes un humour potache et ravageur et une perspicacité percutante. Son travail remarquablement exigeant trouve le soutien d’une troupe de comédiens survoltés et turbulents qui se donnent à fond et savent tout faire, jouent, bougent, hurlent, chantent, se déguisent, se peinturlurent,  se mettent à poil… et aussi la complicité du public invité parfois à participer.

Un engagement et une physicalité, une bonne utilisation des technologies, une énergie rageuse, du jeu, de la démesure, du débordement, de l’exubérance, de l’insolence sont les composantes d’une machine théâtrale complète et pas banale. Stemann et ses acteurs s’autorisent toutes les prises de risque. Ils rejettent  la sécurité acquise, la routine, et provoquent même l’imprévu. Tout est question de défi. Toujours pour Les Contrats du commerçant qui traitait de la crise économique, Stemann a décidé d’inviter pour un soir l’ensemble des activistes du groupe Occupy Hamburg à investir la scène du Thalia avec leurs banderoles, slogans, mégaphones, tentes de camping etc… Ils ont rejoint les comédiens sans n’avoir rien préparé et avaient toute leur place pour défendre le propos du Prix Nobel autrichien qui était aussi le leur. A Avignon, Stemann n’est pas en reste et a invité Vincent Macaigne et Stanislas Nordey a un formidable jeu d’intervention et de saccage de son propre spectacle qui a beaucoup étonné et amusé.

Le théâtre de Nicolas Stemann va concrètement à la rencontre du texte, de l’art du jeu, du spectateur, avec le gout de l’expérimentation et du mouvement. Il ne fixe rien pour mieux conserver l’appétence de théâtre et faire de chaque représentation un moment unique, vivant.

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Photo Armin Smailovic

 

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III).Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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