Théâtre

N043 « Saleté » : un bain de boue saisissant

N043 « Saleté » : un bain de boue saisissant

10 décembre 2016 | PAR Audrey Paillasse

Après le retour de N051 Mu Naine Vihastas du 2 au 6 décembre, qui avait été présenté au Festival d’Avignon durant l’été 2015, le centre Nanterre Amandiers accueille ce week-end la nouvelle pièce du Théâtre estonien N099, conçu comme un compte à rebours vers sa dissolution. N043 « Konts » ou « Saleté » est une claque visuelle qui nous pousse à une réflexion sur les sociétés occidentales.

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Une scène recouverte de boue et neuf acteurs en proie aux émotions les plus fortes, c’est le huis-clos que propose N043 « Saleté », la nouvelle pièce du Théâtre N099 estonien. Statiques au départ puis en mouvement, les premières minutes sont pesantes tant les acteurs restent figés, puis esquissent quelques mouvements, fébriles, se toisant du regard, se frôlant sans se toucher. Six hommes et trois femmes, muets d’abord, simples êtres humains dans un environnement hostile, les pieds noircis et le visage tendu.

Quand ils entrent enfin en mouvement, c’est pour s’attraper, se frapper, se cogner contre les murs et se traîner dans la boue. On se bouscule, mais on ne se parle pas. Les raclements de gorge, les bruits de pas dans le liquide noirâtre et l’anxiété palpable accompagnent le spectateur, qui ressent très vite un profond malaise face à la vulnérabilité de ces hommes en souffrance physique et morale.

La violence est exponentielle. Le deuxième tableau est plus sombre ; alcool, sexe, et drogues sont représentés comme autant de vices de l’humanité qui participent à dépeindre, avec une grande justesse, les rapports sociaux que nous entretenons. Les rapports de force, la relation dominant/dominé, s’expriment dans des mises en scène macabres, et dans la parole, qui surgit finalement avec ses mots crûs. Joints au tapis de boue, ils donnent tout son sens à « Saleté » : l’impureté métaphorique du sol boueux, et l’impureté d’un vocabulaire grossier. Poussés par leurs instincts, tantôt dans la lutte, tantôt dans l’étreinte, la spirale infernale les ramène à un état quasi primitif, jusqu’à un point de non-retour.

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Avant toute chose, N043 est une performance visuellement percutante. La boue qui éclabousse, les jeux de lumière et les corps dénudés nous captivent tout du long, malgré les quelques longueurs de la pièce, qui peine parfois à faire entendre son message en étant avare de paroles. Si les metteurs en scène Ene-Liis Semper et Tiit Ojasoo ont accueilli l’idée de la boue comme un « défi », on peut dire que celui-ci est relevé haut la main tant les corps qui s’agitent, tombent, rampent et s’essoufflent donnent à voir un véritable morceau artistique de danse. On applaudit aussi volontiers le jeu des acteurs, qui font preuve pendant près de deux heures d’une énergie spectaculaire, en se débattant sur cette scène atypique pour nous offrir à terme un final envoûtant.

Un final qui nous laisse songeur, car N043 « Saleté » est aussi quelque part une satyre de nos sociétés occidentales. L’anxiété, le stress et l’irritabilité décuplée nous parlent comme ils parlent à tous les Européens qui évoluent dans ces sociétés en état de profond malaise. Dès les premiers instants, les regards en coin, l’embarras et le désarroi de ces personnages, ces maladresses criantes de réalisme quand ils doivent faire face à l’autre ne laissent personne indifférent. L’œuvre théâtrale a ici tout d’un portrait, d’un miroir qui se promène sur la scène face à nous le temps du spectacle. Une invitation à la réflexion donc, sur la « Saleté » de nos vies, et sans doute sur la beauté de ce chaos.


Conception et mise en scène : Ene-Liis Semper et Tiit Ojasoo

Avec : Marika Vaarik, Eva Koldits, Rea Lest, Rasmus Kaljujärv, Ragnar Uustal, Gert Raudsep, Simeoni Sundja, Jörgen Liik et Jarmo Reha.

Visuel : ©Tiit Ojasoo
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Audrey Paillasse

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