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(Mon premier) c’est désir : une princesse de Clèves moderne pop et délicieusement irrévérencieuse

(Mon premier) c’est désir : une princesse de Clèves moderne pop et délicieusement irrévérencieuse

19 juillet 2020 | PAR Loïs Rekiba

Avec Mon premier c’est désir – dans le cadre du Paris Off festival au Théâtre 14 – Anne-Frédérique Bourget met en scène une princesse de Clèves moderne (Charlotte Marquardt) qui refuse tous types d’assignations identitaires. Pour nous spectateurs, c’est la promesse de l’expérience d’une rencontre intime et privilégiée avec une femme indéfinissable – tantôt actrice et/ou princesse – voire même inimitable, comme disait en son temps l’écrivaine Madame de Lafayette. Du beau théâtre vivant comme on a plaisir à en voir, et qui nous offre le chance de revisiter, grâce à des acteurs au jeu et à la diction formidables, l’un des plus grands et beaux classiques de la littérature française. 

Au Gymnase, ce vendredi 17 juillet à 14h, notre princesse de Clèves pop (car oui, elle chante, merveilleusement bien même, la rêverie amoureuse avec une voix à la Fabienne Thibault) et moderne, brillamment interprétée par Charlotte Marsquardt, engage un monologue d’une heure-quinze dans le cadre d’une répétition théâtrale centrée autour du roman. Au-delà d’une simple mise en abîme, c’est toute une revisitation impertinente, urgente et irrévérencieuse qui se trame sous nos yeux doublement conquis. À la fois par l’idée de (ré)entendre un des plus beaux textes de la littérature ainsi que par le décor minimal laissant toute la place à notre attention, qui peut se concentrer sur les bifurcations modernes, les écarts, les subtiles entailles effectuées à l’égard du texte d’origine. Alors, certes, « Il parut alors une beauté à la cour »; un lieu régit par les caractères doux et amers de « l’ambition et la galanterie ». Mais notre princesse/actrice/femme/épouse de Clèves ne se laisse pas abattre et elle se résout à tenter de percer l’énigme d’un tel modèle de vertu littéraire.

Une métaphysique de l’amour moderne

En récitant le texte, avec des élucubrations chantées, elle se mêle du monde, et nous invite en même temps à nous en mêler. Il y a dans cette pièce la très belle tentative de comprendre, de réciter (les deux vont de pair ici) une métaphysique de l’amour moderne entrecoupée par des sonneries de portable à répétition et par des interventions sensuelles et toujours impertinentes d’un camarade de scène (le génial Benoit Margottin) un peu trop axé sur la séduction instantanée et n’érigeant certainement pas la vertu en maxime d’action quotidienne. C’est aussi pour cette jeune femme/princesse et actrice l’histoire d’une quête vers la perfection du jeu (du je?) et, donc, en même temps, une ode au théâtre vivant et à la performance scénique comme on l’aime, dans sa subtilité et dans toute l’exigence qu’elle requiert : « Je n’y arrive pas (…) j’ai besoin de couper avec le monde pour jouer » rappelle t-elle sans cesse à son camarade de scène qui provoque chez elle l’esquisse d’une inclination et un trouble si bien rendus par les quelques danses qu’ils partagent en duo et qui expriment si bien la matérialité –  bien universelle quant à elle – du désir. Mais la jeune femme ne cède jamais aux avances, car elle est profondément libre, justement car elle doute à propos d’un texte dont les actes de sa célèbre héroïne ne font que la renvoyer à elle-même, à ses manquements, à ses incompréhensions, à ses défauts, à son manque d’expérience du monde (puisque, pour elle, il faut à tout prix savoir « jouer » la princesse de Clèves). Or, entre jouer la princesse de Clèves et jouer à être la princesse de Clèves, il n’y a qu’un pas que seule la magie du théâtre peut oser franchir avec brio et subtilité.

Revisitation de La Princesse de Clèves

Aussi, on aime ce spectacle car il est tout entier centré autour du partage. Un partage de valeurs et, surtout, de choix autour de cette revisitation de La Princesse de Clèves. Ce qui se joue sur scène est donc un génial condensé d’humanité qui ne fait que davantage nous rappeler la dimension universelle et profondément actuelle de ce qui se joue dans le roman, et sur scène en particulier. Par l’expression théâtrale, il ne s’agit pas de nous donner à voir ce qu’elle est, ni ce qu’elle doit être, cette Princesse. Les écarts avec le texte original, les rapports particuliers – marqués par de comiques conflits d’interprétation – que nos deux acteurs/personnages entretiennent à son égard parviennent à nous montrer une chose, essentielle : la dimension vivante et sans cesse en mouvement des identités. Le modèle de vertu qu’incarne la princesse de Clèves semble toujours inspirer, tout comme il semble parfois rebuter et mettre mal à l’aise de par son choix radical d’exil et d’écart du monde (en mode avion, ou off, dirions-nous aujourd’hui). Reste que la pièce parvient bien à nous montrer l’improbable fascination que ce récit exerce encore sur les corps, sur les esprits et sur le jeu théâtral en général. On en sort conquis, et en quelque sorte titillés par une espèce de dilemme cornélien : mieux vaut-il apprendre le texte de La Princesse de Clèves ou apprendre à être une, des princesse de Clèves ?  Peut être les deux, ou peut être rien de tout ça. Après tout« Il faut savoir lire entre les mots » comme le prétend impétueusement l’actrice à un moment de la pièce. Alors, tant que faire ce peu, essayez. Vous avez une heure-quinze ! 

©Affiche du spectacle

 

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