Théâtre
Mémoires du sida au théâtre

Mémoires du sida au théâtre

01 décembre 2013 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Depuis quand le théâtre n’a t-il pas parlé du sida ? Les frissons d’Angel’s in America semblent loin aujourd’hui. Pourtant, la maladie n’est pas morte, elle compte 6500 contaminations annuelles. Le spectacle vivant, généralement si prompt à dénoncer et à devancer, ici, semble s’être résigné.

Sur les planches

On est pas passé loin. En 2012, Gaël Collin devait mettre en scène  Élégies pour les Anges, les Punks et les Folles Perdues  au Théâtre du Ranelagh, mais le spectacle n’a jamais vu le jour. L’idée etait superbe. Il s’agissait de parler du sida en 2012 afin, a-t-il précisé, de « toucher une génération qui a une relation différente au virus ». Les lycéens ne voient pas leurs amis ou leurs chanteurs favoris mourir à la chaîne. La vigilance baisse. « L’insouciance des ados est permanente, c’est normal ». Alors, la troupe devait se rendre dans les lycées, parler du spectacle, susciter les questions et les prises de conscience. Engagé toujours, Gaël Colin avait obtenu de Bill Russell, l’auteur de la pièce, qu’il écrive un nouveau monologue suite à une rencontre avec l’association Uraca, une association de migrants africains pour la prévention du sida et la solidarité en France et en Afrique.

Plus loin dans la machine à remonter le temps, on retrouve en 2007 trace d’une compagnie constituée de mères de famille habitant aux Mureaux. Leur spectacle Qui dit sida ? s’est joué devant 700 lycéens (ndlr, chiffres de Libération). Le sujet en est la prévention. Alors qu’un cousin séropositif débarque en France pour le mariage d’une cousine, il est urgent d’informer les jeunes gens de l’importance de la protection.

Pour ce qui est des pièces majeures, voici trois dates clés de la représentation de la maladie.

En 2012,  Pauline Bureau adapte et met en scène le premier roman de Tristan Garcia : La meilleure part des hommes. Sorti en 2008, le livre nous raconte la flambée de l’épidémie dans les années 80. Le spectacle se voit comme une saga. On suit avec intérêt la destinée de quatre personnages qui, de l’amour à la haine, demeurent à jamais unis. Will et Doumé (Thibaut Corrion et Régis Laroche, tout à fait convaincants) forment le premier couple de l’histoire. Contaminés par le virus, l’un se réfugie dans la jouissance destructrice et le déni inconscient pour affirmer la liberté qui lui est enlevée tandis que l’autre lutte dans un activisme militant acharné tout en suivant son traitement avec espoir. Le second couple, pas moins foireux, est formé par Leibowitz (Zbigniew Horoks), intellectuel et philosophe juif, anciennement gauchiste, qui vire à droite pour soutenir Chirac, et Valentine, journaliste dans la rubrique des tendances au journal Libération. Elle travaille sur l’actuel, le présent ; lui, plus conservateur, repense le passé, désespère de la décadence contemporaine. Valentine crée le lien entre ces trois figures masculines : elle est la meilleure amie du premier, la collègue de boulot du deuxième et l’amante du troisième. Elle est interprétée avec une belle justesse par Marie Nicolle qui, sans emphase, décrit au mieux ses joies comme ses blues, sa fidélité trahie, dans un jeu pudique et touchant. Il n’y a pas de jugement moral sur les personnages et c’est très important. Ils sont ce qu’ils sont, vivants, imparfaits, paraissent sympathiques ou crétins, mais jamais détestables, même dans leur part d’ombre.

Angels in America : A Gay Fantasia on National Themes, écrite en 1991 par l’écrivain américain  Tony Kushner, demeure l’œuvre phare traitant du sida, et liée aux thèmes de l’homosexualité, de la marginalité, de la religion, de la culpabilité et de la transcendance. On y suit les destinés de plusieurs personnages au milieu des années 80, dont celle de Prior Walter, qui se découvre atteint du sida et doit l’annoncer à son compagnon, Louis Ironson, juif démocrate, qui va le quitter. Une pièce crue, sans concession, qui montre l’affaiblissement physique et moral, la dégradation corporelle de Piotr, mais qui sublime son état, magnifie sa lutte : le personnage est visité par un ange qui le proclame prophète.

L’intérêt de remonter aujourd’hui ce texte écrit en 1991 est de replonger dans les premières années sida et la vie de la communauté gay à New York. La dernière version théâtrale date de 2007 : c’est la réalisation éblouissante de Krzysztof Warlikowski, le metteur en scène polonais désormais incontournable dans le paysage théâtral européen. Il démontre dans sa production que monter Angels in America c’est aussi livrer un discours plus universel :  « Ce qui m’intéresse est moins qu’elle soit une pièce sur le sida qu’une pièce sur la faute, le sentiment de culpabilité et le pardon. Bien sûr, elle est inscrite à un moment de l’histoire et dans une société précise. Mais sa puissance est dans la manière dont sont saisies des problématiques qui transcendent les questions les plus lisibles au premier regard. » a-t-il déclaré. La pièce est une sorte d’épopée, un spectacle-fleuve qui parle de la vie, de la mort, de l’amour. C’est aussi une pièce sur l’histoire intime de couples en crise qui nous projette dans le contexte politique, économique et spirituel d’une société en mutation.

Enfin, la dernière est sans doute Le cabaret des hommes perdus, mis en scène par Jean-Luc Revol en 2007 puis en 2009. « Il raconte le destin d’une jeune star du cinéma X gay, un jeune provincial nommé Dick Teyer qui le mène dans une boîte drag queen des bas-fonds de New York pour échapper à une bande de casseurs. Par son physique avantageux, il devient une célébrité du milieu pornographique », nous explique le metteur. Ici, c’est de la maladie dont il est question, mais pas de la prévention.

Et dans les textes ?

Pour le théâtre,  le sida est donc entré dans sa phase d’archivage. Depuis 2012, pas une seule pièce n’en a parlé. Nous avons joint par téléphone  les éditeurs de textes théâtraux, et tous nous donnent la même réponse : non, nous n’avons rien édité sur le sida depuis plus de quinze ans.

Mais il y a des « mais ».

Chez Actes Sud, on nous répond : « Cela fait 17 ans qu’Actes Sud n’a pas publié une pièce sur le sida depuis Les fragments de Kaposi, de Mohamed Rouabhi. Depuis, ce qui est au centre des textes, par exemple ceux de Christophe Honnoré, c’est la question de l’identité sexuelle troublée, mais la maladie n’est pas présente. »

Aux Éditions Théâtrales, nous avons joint Renaud Lopès. Il cite Les insatiables, par Hanokh Levin, paru en 2009, Un peu de neige fondue dans le sang, par Françoise Du Chaxel aux Cahiers de l’égaré en 1996, et enfin Le bruit des os qui craquent, de Suzanne Lebeau, publié en 2011 aux Éditions Théâtrales.

Renaud Lopès ajoute : « Les insatiables parle plutôt des préservatifs. L’auteur a écrit cela à une époque où il était assez provocateur d’aborder le sujet. Le texte de Du Chaxel n’est pas publié chez nous mais c’est une de nos autrices (le texte se trouve dans Les Cahiers de l’égaré). Il parle d’une femme amoureuse d’un homme qui a le sida et qui finira par en mourir. Quant au Bruit des os qui craquent de Suzanne Lebeau, il raconte l’histoire d’enfants soldats au Congo il me semble. Le personnage principal est une jeune fille qui raconte ce qu’elle a vécu, et évoque entre autres des scènes de viols ; elle attrape le sida dans ces conditions et en meurt. »

Visuel : © Julien Piffaut

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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