Théâtre

Massimo Furlan à la recherche de la mère lors du Week-end international à la Cité

Massimo Furlan à la recherche de la mère lors du Week-end international à la Cité

05 juillet 2011 | PAR Smaranda Olcese

Lors du Week-end international à la Cité, Massimo Furlan proposait une performance menée en collaboration avec les résidents de la Cité Universitaire de Paris, une exploration de la figure de la mère à travers les différentes nationalités et cultures.

Le rendez-vous est désormais pérennisé : au début de l’été, le Théâtre de la Cité internationale attire son public par une programmation audacieuse, éclectique – danse, théâtre, performance, musique et arts plastiques – surprenante et néanmoins fidèle à sa vocation à de remettre en question des conventions de la scène classique.

Aller voir dehors ce qu’il se passe ! est une injonction que l’on pourrait prendre au pied de la lettre. Le cadre s’y prête à merveille : sur une des pelouses légèrement ombrageuses du parc, le Britannique Graeme Miller a installé les rails de son installation participative et amovible – œuvre environnementale qui propose au spectateur une expérience d’une rare intensité. Délesté de sa charge corporelle, couché sur une plateforme, doucement poussée pour un voyage continu et hypnotique d’une centaine de mètres, le spectateur quitte son ancrage et plonge dans le ciel. Certes, l’immédiateté de cette immersion, la transformation du paysage s’alourdit de sens à la lumière de Beheld, enregistrement par l’artiste d’une émission de radio, en 2006, sur les clandestins tombés d’avion, sur les lieux où ils sont tombés, dans une volonté de surprendre l’image entière du ciel à cet endroit précis.

Massimo Furlan, artiste suisse d’origine italienne en résidence au Théâtre de la Cité joue également des potentialités du lieu. Accompagné pour ce projet par Claire de Ribaupierre, il imagine sur les 3 jours du festival plusieurs parcours entre les différentes Maisons de la Cité – une recherche de la mère selon la manière dont ses collaborateurs ont voulu l’évoquer. Ces derniers sont des locataires anonymes de la Cité universitaire qui ont répondu à l’appel lancé par l’artiste. C’était pour Massimo Furlan une manière de poursuivre son travail sur la thématique de la mémoire et de l’oubli, de s’attaquer à l’image de la mère, sans tomber dans l’écueil des archétypes et des universaux. Le fil conducteur des projets de l’artiste est la biographie, ici polyphonique et éclatée. Il travaille à partir du matériau de ses collaborateurs et ainsi, en pointillé, il soulève la question de l’identité du narrateur, de la véracité de ses actes et paroles, il interroge enfin la place de la fiction dans le récit de soi et au cœur de l’image-souvenir.

Par petits groupes, les spectateurs sont embarqués dans des parcours, des germes de dramaturgie. Comme souvent dans l’œuvre de Massimo Furlan, ils jouent un rôle capital dans l’existence des performances. Ils sont amenés à recueillir les images-souvenirs dans les lieux mêmes où elles sévissent, dans des chambres exiguës d’une résidence universitaire. Par leur présence, ils activent ces images et les amplifient par leur écoute et leur empathie. Lors d’une création, Girls change place, dans le cadre du festival FAR de Nyon en 2004, ce maître du déplacement avait amené son public dans un voyage au bord d’un train qui traversait de nuit des petites gares perdues de la campagne suisse. Il frappe maintenant tout aussi fort : la première halte nous transporte en Afrique. Le déplacement est de taille, il titille notre ethnocentrisme générique, nous déstabilise. Nous pénétrons dans l’espace de vie d’un étudiant – lui même se déchausse pour y accéder – et notre intrusion semble quelque part violenter son intimité, il nous accueille avec cérémonie, des regards mal assurés, des contacts avortés, rejetés rendent saisissants ces dialogues à plusieurs voix, ce poème cantique pour la femme africaine.

Un changement total de registre s’opère au deuxième arrêt. Nous sommes en présence de ce qui pourrait être une professionnelle de déclamation, nous éprouvons l’agressivité gratuite d’un aparté dans un récit à la Cendrillon. Massimo Furlan ne s’est en rien trompé dans son casting, car le mauvais goût, la violence sont aussi des formes d’expression de soi.

A la maison de la Suisse, presque à contre pied du fonctionnalisme de son architecture conçue  par Le Corbusier, la douceur, la simplicité, le naturel et la générosité nous comblent. Il y va d’une petite histoire qui se tisse avec des fils de laine. Chaque spectateur se voit confier une pelote de laine d’une couleur différente dont les fils commencent à se serrer autour de notre hôte brésilienne, qui tourne lentement sur elle-même, comme dans un jeu d’enfants bercé par le sentiment d’un temps révolu. Il y va d’une intuition forte, d’une métaphore au plus près de l’étymologie du terme, qui ne contredit pas pour autant l’attachement de Massimo Furlan pour les histoires simples et banales. Le corps de la performeuse attire, fait converger vers lui et porte littéralement des fils indéterminés et pourtant subjectifs, des souvenirs de sa mère, de la mère, quand bien même elle n’aurait jamais fait de tricot, des bribes, des moments qui enrobent, enserrent, parfois étouffent, indéterminés et puissants, innommables. Elle finira par s’en débarrasser et cet amas de fils rejoint les pelotes bariolées, entremêlées qui jonchent le sol de la petite chambre – témoins du passage d’autres spectateurs, témoins d’un protocole qui se répète, mais qui produit à chaque fois un autre noeud d’affects. Il s’agit de l’effet de multiplication, de partage d’un souvenir commun, de quelque chose de collectif et de personnel en même temps si cher à l’artiste.

Enfin, nous voilà dans une salle de réception dans le hall de la maison du Danemark. Une jeune femme tournée de dos nous attend rivée au piano. Son histoire ne se laisse deviner que par bribes, exclamations, cris de colère ou de révolte, commentaires glaçants ou au contraire demandant désespérément des signes d’affection. C’est un montage subtil et intelligent, une véritable œuvre sonore portée d’emblée par la présence, en retrait, de la musicienne et par les harmonies du répertoire qu’elle interprète au piano. Elle s’interrompt pour un bref instant afin d’étaler au sol, devant l’audience, des feuilles en papier sur lesquelles se précise, légèrement décalée, l’esquisse d’un couple mère-enfant.

photographies © Damien Ayuela ; Loncarevic ; Graeme Miller

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