Théâtre
Marc Lainé – Break your leg! à Chaillot

Marc Lainé – Break your leg! à Chaillot

26 janvier 2012 | PAR Smaranda Olcese

L’imaginaire du patinage artistique, son potentiel de fascination à grand renfort de paillettes, les petites tenues aux couleurs criardes, les corps qui les endossent, dressés, disciplinés, soumis aux rigueurs d’une discipline sportive, interpellent les metteurs en scène. Gisèle Vienne lui consacrait en 2009 sa pièce Eternelle Idole. Marc Lainé adopte un ton grinçant, résolument pop, et néanmoins empreint de poésie.

 

Un vague brouillard s’élève du plateau de la salle Gémier du palais de Chaillot, qui fera, à tour de rôles, office de patinoire, de plateau de télévision et de salle de vestiaires, tout en conservant son caractère glissant et dangereux, propice aux pires dérapages, à toutes les chutes, physiques et existentielles. Des cris de foule hystériques accompagnent l’apparition d’une patineuse prise dans une lente rotation telle une précieuse poupée en porcelaine dans sa boite musicale.

Marc Lainé est loin de signer une féérie sur glace. Le tableau est vite perturbé par l’entrée en scène d’un personnage muni d’une batte de baseball. Il rode autour de la patinoire et il frappe : le coup se répète au ralenti. Soudainement, le titre de la pièce, Break your leg, résonne différemment. L’injonction vouée à conjurer les sorts et à provoquer une chance éventuelle aux performeurs qui se lancent dans un exploit sportif ou artistique, bascule ici du côté de sa signification la plus littérale. Ce jeu de mots donne la teneur d’une création pop et acidulée qui assume pleinement des incursions dans le pathétique. Des images font irruption sur un écran, annonciatrices de tout un brouhaha médiatique. Nous sommes sur les terrains mouvants des mythologies contemporaines, embarqués dans les méandres et rebondissements d’un sordide fait divers américain.

Au milieu des années 90, à l’approche des Jeux d’hiver de Lillehammer, la rivalité bat son plein entre deux patineuses américaines qui luttent pour représenter leur pays et apporter l’or olympique. Tout semble opposer les deux athlètes : origine sociale, style de vie, pratique du patinage. Les médias abondent dans ce sens, creusant le sillon des stéréotypes. Le metteur en scène s’empare de cette dialectique et en grossit les traits, en construisant son propos, à l’opposé de tout jugement, sur un face-à-face quasi-permanent, d’emblée il y introduit un trouble. Les voix d’un même personnage se multiplient, parfois contradictoires. Jean-François Auguste et Pierre Maillet interprètent les patineuses vingt ans après. Interviennent également sur scène les avatars de leur jeunesse dans des jeux de dédoublement où les dialogues, aveux, confessions, cauchemars et flash-back acquièrent une extraordinaire présence physique.

Le dispositif scénique, d’une grande plasticité, déploie des ressorts surprenants qui minent l’apparente superficialité du récit. Le plateau peut tourner à contresens, faire ainsi tourner la tête, déstabiliser, conduire à la perte. Un système de cordes élastiques magnifie les exploits dans les airs, ralentit les sauts et les fait éclore avec une force hypnotique. Ce même système suspend la chute, la rend comme infinie, progressive et abyssale, offre le spectacle fascinant d’un corps déstructuré qui a perdu ses repères.  L’une des dernières images saisissantes de la pièce nous livre le plateau comme composition de chutes : un corps ramassé, au sol, inerte, un autre figé, gants de boxe et patins en l’air, deux autres suspendus à des cordes ou à un sourire glacé, de façade, derrière lequel couve le délire.

La hiérarchie des chutes, très stricte dans le patinage artistique, fascine le metteur en scène. Henri Bergson entre dans le débat à travers le propos d’un présentateur de talk-show mielleux et sans et scrupules. Ce clin d’œil, qui pourrait sembler s’apparenter à un luxe incongru, expose une certaine conception de l’art – Marc Lainé souligne que dans la langue française, le patinage est affublé du titre « artistique », ce qui élève au rang d’œuvre d’art des performances sportives sur glace – qui fait signe, de manière dialectique, vers la beauté convulsive de l’humain.

 

Infos pratiques

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Smaranda Olcese

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