Théâtre

Les Manigances manient l’Histoire avec brio

Les Manigances manient l’Histoire avec brio

06 novembre 2018 | PAR Christophe Candoni

A travers plusieurs personnages aux destins parallèles que met en scène Les Manigances donné au Théâtre de l’Opprimé, la Compagnie Modes d’emploi chronique avec autant d’acuité que d’alacrité l’état d’une société qui entretient un rapport complexe à l’Histoire et au passé.

La mémoire, l’Histoire, ce qui appartient au socle commun de générations d’individus, d’une famille, d’une nation entière, sont au cœur d’une fable apocalyptique où un pays tombe dans une forme de délire lorsqu’il voit se fermer définitivement ses musées nationaux à la date symbolique du 18 mai. Profondément tragique, la situation ne manque pas pour autant de fantaisie franchement assumée.

Une des grandes qualités du spectacle est son ton, juste, quotidien en apparence seulement, jamais plombant, jamais raisonneur. Sans céder au défaitisme ambiant ni donner dans la gaudriole, la pièce fonctionne comme une cartographie de milieux variés (familial, professionnel, politique, médiatique…). Elle interroge, enquête, avec exigence et un réel intérêt, sur notre rapport à l’histoire. L’entreprise était prometteuse, le résultat accomplit. La pièce produit un propos particulièrement prolixe tant ses interprètes ont de choses à dire, non par pédantisme mais par nécessité. Elle n’oublie pas de mettre en mouvement et en question ce qu’elle explore.

C’est le fruit d’un long travail d’écriture au plateau que conduit depuis novembre 2016 Johanne Débat, metteuse en scène, et ses quatre acteurs Alix Kuentz, Claire Marx, Ana Torralbo et Adeline Walter. Ensemble, ils ont formidablement inventé, dessiné, des histoires et des personnages hauts en couleurs et en tempérament dans leur complexité, leurs contradictions, ils ont aussi collecté beaucoup de documentations et de références pour former une riche matière théâtrale où le jeu occupe une très large place. On retiendra par exemple le duo de jumeaux survitaminés qui reconstituent l’immolation de Jeanne d’arc à l’heure du du petit déjeuner dans la cuisine qu’ils mettent à sac avant de se rendre au défilé où leur père est tromboniste dans une fanfare militaire. Les mêmes, plus tard, reproduiront avec trois bouts de tissus et de cartons, les héros déchus des défaites glorieuses.

Plusieurs histoires se déploient au moyen de glissements habiles et se recoupent aux moments les plus opportuns. Beaucoup d’adresse et de minutie sont à noter dans la manière de raconter. Se donne à voir en filigrane une Histoire tronquée, récupérée, instrumentalisée, par un discours politique infondé ou bien « sensationnalisée » par le commerce du patrimoine commémoratif, ce qu’opère une sombre agence de voyage qui mène ses clients sur les pas des catastrophes d’Hiroshima, de Tchernobyl ou d’Auschwitz.

La compagnie Modes d’Emploi réunit aussi bien dans l’écriture, que dans la mise en scène et dans l’interprétation, autant de talent et de perspicacité qu’elle laisse finalement envisager un futur pas si morose, et ce en dépit de l’hilarante parole conclusive du spectacle probablement tirée d’une archive qui elle fustige le manque d’avenir en des termes francs et directs : on va tous crever !

photo © Avril Dunoyer

 

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III).Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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