Théâtre
MANIACS, plongeon glacé et dérangeant dans l’univers des Love Dolls

MANIACS, plongeon glacé et dérangeant dans l’univers des Love Dolls

05 décembre 2016 | PAR Mathieu Dochtermann

En ce début de décembre, Le Mouffetard a permis à la metteure en scène Ulrike Quade de présenter MANIACS, spectacle qui expose en une série de tableaux entrecoupés de films la relation entre un homme et une love doll, poupée ultra-réaliste vendue pour faire office de compagne de substitution. Une pièce troublante, radicalement moderne, potentiellement déroutante, mais qui nous interpelle avec force sur notre relation aux choses, sur l’attachement et sur le narcissisme.

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Si le théâtre (et plus largement les arts du spectacle) est là pour interroger la société, alors il y a une évidence à s’intéresser aux rapports entre l’homme et les objets anthropomorphiques dont on prédit que son quotidien pourrait un jour être empli. Parmi les scènes parisiennes, laquelle mieux que celle du Théâtre de la Marionnette pour explorer, par la mise en scène de l’objet, le rapport que son propriétaire tisse avec lui?

Sur la scène, à l’entrée du public, un homme et une femme nus sont enlacés, baignés par une lumière blanche crue, comme pour souligner que, au sein de ce décor par ailleurs uniformément blanc, aucun faux-semblant ne sera permis. De fait, on se rend très vite compte qu’il n’y a qu’une personne sur scène: la femme est en réalité une poupée ultra-réaliste, vendue plusieurs milliers d’euros pour être la compagne synthétique d’un être humain susceptible de désirer son corps de silicone, sinon sa présence. L’homme sur scène passe les 5 premières minutes du spectacle à arpenter la scène avec la poupée dans ses bras, au son d’une musique techno très rythmée, tandis que le noir finit par s’installer dans la salle.

Tout le spectacle est au diapason de cette scène d’exposition qui tient au moins autant de la performance que du théâtre. Des images et des clips vidéos seront projetés sur le décor blanc, l’homme y témoignant de son expérience, vécue sous le regard des autres (tous les clips commencent par les mots « I know what you’re thinking: you’re thinking… »), dans une voix robotique, tandis que des images aux couleurs saturées le montrent dans son quotidien avec Renée, comme autant de publicités satyriques.

Tout, dans ce spectacle de 55 minutes, est fait pour interpeller, pour brouiller les frontières, pour questionner les préjugés, pour interroger peut-être pas tant le rapport singulier de cet homme avec cette poupée dont il affirme qu’elle est plus pour lui qu’un objet (le spectacle a sous cet angle une ambition quasi-documentaire) que le rapport du public à cette relation face à laquelle il est forcé à se positionner. Il n’y a qu’à voir les réactions très fortes suscitées dans l’assistance par une scène où l’homme assène des claques répétées à la poupée, pour se rendre à l’évidence qu’il est difficile de voir cette poupée comme un objet neutre, du fait même de sa ressemblance avec un vrai humain. Au-delà de ses vertus philosophiques, MANIACS interroge les arts de la scène: pas tout-à-fait une performance, le spectacle défie tout aussi bien la définition du théâtre d’objet ou de marionnette car il n’y a aucune illusion consentie, la poupée n’est à aucun moment érigé en personnage protagoniste d’une intrigue, elle n’est jamais présentée comme autre chose que ce qu’elle est, et pourtant, tout en restant essentiellement chose, elle n’en constitue pas moins le point focal du spectacle.

Au-delà de quelques passages vraiment étranges et dont on peine à situer l’intérêt (l’homme braillant dans un micro une chanson d’amour étrange à sa poupée), Ulrike Quade atteint son but: sans être narratif, son spectacle parvient à susciter l’émotion autant que la réflexion. Fascination, répulsion, pitié, outrage se succèdent sur les visages des spectateurs, tandis que le personnage traverse successivement les étapes d’un attachement puis d’un désenchantement dans sa relation à sa compagne synthétique. Pour compléter la dimension documentaire du spectacle, une pochette de documents est remise aux spectateurs, et une exposition donne à voir le témoignage d’hommes ayant fait le choix d’acheter l’une de ces poupées.

Malgré sa forme déroutante, on ne peut que saluer l’intelligence des questions posées, l’efficacité du traitement, la précision de la mise en scène. Ulrike Quade choisit de nous interroger là où cela nous dérange et là où elle pense que des réponses sont nécessaires, et c’est là la marque d’un art utile autant qu’exigeant.

Texte de Simone van Saarloos
Mise en scène et conception : Ulrike Quade
Interprète : Phi Nguyen
Dramaturgie : Marit Grimstad Eggen
Vidéo : Richard Janssen et Virginie Surdej
Composition sonore : Richard Janssen
Lumière et scénographie : Floriaan Ganzevoort
Costumes : Jacqueline Steijlen
Masques : Matt Jackson
Assistant à la mise en scène : Floor van Lissa
Assistant à la lumière : Paul Romkes
Construction décors : Hilko Uil
Régisseur : Niels Runderkamp

Visuels: (C) Ulrike Quade Company

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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