Théâtre

« Les Malédictions », mariage majestueux du conte et du théâtre d’objets

« Les Malédictions », mariage majestueux du conte et du théâtre d’objets

14 mars 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

Donné en coup d’envoi de la 18eme édition du festival MARTO, au Théâtre des Sources, la pièce Les Malédictions de la compagnie La Volige tient du conte, du théâtre d’objets, et du théâtre documentaire. Spectacle-enquête autour de la figure des rebouteux, des guérisseurs, des sorcières, de ces êtres hors normes qui peuplent nos imaginaires mais aussi un peu nos campagnes, le récit est joliment mené par Nicolas Bonneau. La force des interprètes, et la beauté des propositions plastiques, portent la pièce très haut, entre frisson et rêverie, sourire et mystique. Très réussi.
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MARTO, le festival de marionnettes et d’objets qui réunit maintenant les lieux de diffusion de 9 communes des Hauts-de-Seine, offre depuis ce week-end ses premières propositions à son public. La soirée de lancement, vendredi 9, était pensée pour conjuguer les forces de deux lieux de diffusion voisins, le théâtre des Sources et le Théâtre de Châtillon, reliés pour l’occasion par une déambulation marionnettique conçue par la compagnie la Volige.

C’était précisément cette dernière qui ouvrait le bal au Théâtre des Sources avec Les Malédictions, proposition belle et inquiétante de Nicolas Bonneau, qui a su brillamment s’entourer pour servir son récit.

Le point de départ du travail réside dans une curiosité pour un monde souterrain, oublié des villes mais bien vivace dans certaines campagnes, celui des rebouteux, des guérisseurs, des sorcières. C’est suite à une enquête et un collectage en Bretagne et en Mayenne, dont il diffuse des extraits savoureux pendant le spectacle, que l’auteur et metteur en scène écrit sa pièce, qui puise sa force dans la réalité des personnes interrogées. Cependant, l’artiste sait se garder d’une approche clinique de son sujet, et ne fait à aucun moment mine de prendre la posture du chercheur. Au contraire, il tire toute l’ambiguïté et toute la poésie de ces croyances, dont il se plaît à explorer les manifestations, en y confrontant une héroïne venue de la ville, Emilie, qui, à rebours des habitants du coin de Mayenne où elle a posé ses valises, refuse d’abord de croire à ces faiseurs de miracles dont les pratiques sont condamnées par la loi.

On ne déroulera pas la trame entière du récit, pour en préserver les surprises, mais il suffit d’en dire qu’il se présence sur le mode du conte, c’est-à-dire d’une histoire avant tout racontée, avec des situations décrites, même si certains personnages sont incarnés par les deux interprètes, et que certaines situations sont jouées. Tous les amateurs de conte le savent, cet art fragile repose tout entier sur la force de celui ou de celle qui raconte. En l’occurrence, Nicolas Bonneau a déniché une pépite, en la personne de Fannytastic, qui l’accompagne en tant que musicienne depuis plusieurs spectacles. Le charisme avec lequel elle magnétise et tient son public entre deux coups d’archet, la tessiture bien particulière de sa voix grave et riche, qui se plie admirablement à typer plusieurs personnages différents en ayant à chaque fois l’air d’un parfait naturel, en font une conteuse idéale. Sa maîtrise du texte frise la perfection, sa diction nette permet une écoute sans effort du récit, et son sens du rythme est impeccable. Un quasi sans-faute, à peine écorné par une interprétation de l’un des personnages adjuvants, une sorcière, qui est bien difficile à rendre crédible, en tout état de cause, telle qu’elle est écrite.

De la seconde interprète, on n’a pas envie de faire moins d’éloges: c’est elle, principalement, qui confère son atmosphère d’étrangeté presque angoissant au spectacle, au travers les sculptures qu’elle a réalisées. On savait Hélène Barreau excellente marionnettiste, puisque c’est elle qui se tient derrière les fils du spectacle Anywhere du théâtre de l’Entrouvert (notre critique). On découvre ici ses talents de plasticienne, avec un travail sur le plâtre: quand Emilie n’est pas incarnée en jeu d’acteur, elle est figurée sur scène par une sculpture qui traduit l’état d’angoisse et de désarroi dans lequel se trouve le personnage, trois versions différentes, à des états émotionnels divers, pouvant se substituer les unes aux autres – ou se côtoyer sur scène pour augmenter à la fois le caractère fantastique et la dimension oppressante du récit. D’autres objets viennent seconder ces trois sculptures centrales: mains, pieds, jambes, rangés sur des étagères à jardin comme dans un atelier d’artiste, visage aussi, démoulé en tout début de spectacle, dont il nous semble qu’il s’agit de celui d’Hélène Barreau elle-même.

Si Fannytastic incarne certains personnages secondaires, Hélène Barreau prend le rôle d’Emilie, parfois en jeu d’acteur, parfois en manipulation, avec des glissements d’adresse qui tissent une distance variable, presque schizophrénique, au personnage: si Fannytastic emploie surtout la troisième personne à propos d’Emilie, Hélène Barreau emploie surtout la première et la seconde, selon qu’elle se dissocie du personnage ou qu’elle se coule dans sa peau. Le résultat est déstabilisant, et participe à construire une atmosphère irréelle sur scène, même si le jeu d’acteur n’est pas le principal des atouts de l’interprète. Au-delà, Hélène Barreau donne également toute la (dé)mesure de son talent de marionnettiste, en réussissant notamment à investir de simples sculptures d’Emilie d’une très forte présence, parfois juste en les déplaçant autour de la table occupant le centre de la scène. La sensibilité de la marionnettiste, le contact qu’elle arrive à établir au travers des objets qu’elle manipule, sont très impressionnants. Avec une grande économie de mouvements et d’effets, elle arrive à imprimer des émotions à fleur de peau… à des membres faits de plâtre!

De la mise en scène, on dira qu’elle est d’abord très sobre, et qu’on regrette presque qu’elle ne le reste pas, tant le talent des deux interprètes suffit à lui seul à porter le spectacle. Quelques effets magiques, basiques à en confiner à la maladresse, tentent de renforcer une atmosphère de mystère qui se passe très bien d’eux, et qui est même desservie par ces artifices un peu trop grossiers. La mise en lumière joue dans ce même registre du mystérieux, mais sans trop d’exagérations, ce dont on lui sait gré. La musique est principalement jouée en direct, par Fannytastic, sur son violoncelle, avec ou sans boucles, et cela suffit à installer une ambiance sonore planante et étrange, qui convient parfaitement à la pièce.

En résumé: une belle idée de départ, une histoire un peu convenue mais agréable, et deux interprètes exceptionnelles, chacune dans son registre, l’actrice-marionnettiste-constructrice complétant admirablement l’univers de la musicienne-comédienne-conteuse. Un très beau moment, un voyage fort, une ambiance juste comme il faut, une belle tranche de plaisir de spectateur!


Écriture et mise en scène Nicolas Bonneau
Interprétation Hélène Barreau et Fannytastic
Conception objets et marionnettes Hélène Barreau
Création musicale et sonore Fannytastic
Scénographie et costume Cécile Pelletier
Création lumière et régie générale Rodrigue Bernard
Régie son et lumière (en alternance) Clément Henon, Lionel Meneust, Ronan Fouquet,
Gildas Gaboriaux
Visuels: (c) Richard Volante

Infos pratiques

Théâtre des Marionnettes de Genève
Les Roches, Maison des Pratiques Amateurs
Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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