Théâtre
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Malaise dans Building

24 mai 2012 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Une ascension de treize étages dans une tour en verre qui accueille l’entreprise « conseil consulting». C’est à ce voyage vers l’absurde que nous convie Léonore Confino. Le malaise grimpe en même temps que les scènes se déroulent. Un spectacle trop vrai pour être reçu à sa juste valeur.

Au théâtre Mouffetard ce soir-là, ça commence mal. Dans le public, les spectateurs parlent politique tout en s’impatientant. Le spectacle démarrera avec trente minutes de retard sans qu’un mot d’excuse soit prononcé. Ambiance. Cela ne va pas se détendre.

Ils sont salariés, du plus grand chef à la plus petite crotte, ils sont tous partie prenante de l’aberrante société dont le but est de conseiller les conseillers. Dans un décor carton-pâte à coulisses, le mur se transforme en salle de réunion, pardon, de brainstorming, en cantine, pardon, en salle où l’on mange japonais debout, en bureau, pardon, en open space.

Le malaise est présent dès la première scène : un métro bondé, trop chaud, ceux qui montent sans laisser sortir. La violence à l’état pur, et tout cela avant 9h du matin. Les comédiens, on saluera le jeu incroyablement clownesque de Léonore Confino, incarnent tour à tour chaque strate de ce building aux fenêtres fermées où les oiseaux viennent crever quotidiennement.

Le spectacle est tout sauf une comédie. L’idée, honnêtement géniale de la metteuse en scène est d’avoir appliquer la notion de ready made artistique au spectacle vivant. Tout ce qui est montré : les « team bulding » humiliants, les dégradations du quotidien, le sexisme, la misogynie, les trahisons sont tirés de moments existants.

Là où tout déraille, c’est quand, face à la misère humaine, le public se met à rire aux éclats. Ici, le quotidien de nombreux spectateurs devient théâtre, mais ce qui suscite l’hilarité est l’horreur ordinaire. La normalité du salarié ici portée par la distanciation de la scène deviendrait plaisanterie pour la rendre supportable. Cette réaction de rire démesuré face à l’absolue méchanceté peut s’expliquer par une mise en scène hésitante, induisant l’erreur d’une forme de comédie manquant d’acerbité.

On doute des bruitages ou des scènes musicales qui, au lieu d’accompagner la dénonciation de ce monde à la 1984, le tourne dans une dérision qui de façon navrante glisse dans le boulevard. Il manque à ce texte l’acuité d’un Michel Vinaver pour être un bijou, mais il regorge de trouvailles. On retiendra l’hôtesse qui dit à la nouvelle venue « on n’a pas souvent l’occasion de monter au treizième ».

Building est une photographie du travail vertical et ne fait que pointer la trivialité et la sauvagerie des rapports qui y surviennent. Ceux qui y voient une farce se trompent, c’est une fable étouffante. Enserrés entre le décalage survenant des éclats de rire de la salle confrontés à la violence du plateau, on rend les armes, et on quitte les lieux avant le dernier étage. La nostalgie et la douleur sont de tous les bureaux et il manque peu à Léonore Confino pour trouver la juste posture qui lui permettra de dénoncer et répondre à la question posée : « pourquoi acceptons-nous ça ? ».

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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