Théâtre

[LYON] La nostalgie du retour selon Clément Hervieu-Léger

[LYON] La nostalgie du retour selon Clément Hervieu-Léger

26 avril 2018 | PAR Jérôme Avenas

En tournée après sa création à l’automne dernier au TNS, « Le Pays Lointain » de Jean-Luc Lagarce mis en scène par Clément Hervieu-Léger s’arrête à Lyon, au Théâtre des Célestins pour cinq dates (du 24 au 28 avril). Le texte du dramaturge disparu en 1995 est porté par une mise en scène d’une grande finesse et par des comédiens phénoménaux.

Derrière, à quelques fauteuils, avant que tout commence, on entend une voix inquiète murmurer « 4h de théâtre, quand même ! » C’est la première chose qu’il faut dire, vite et bien :  cette durée n’est rien. Dès le début, dès les premiers mots, le temps s’arrête. Ni lent, ni rapide, il ne « passe » plus. Nous sommes suspendus aux lèvres de comédiens qui incarnent une parole comme rarement on a pu le voir sur une scène de théâtre. « Le pays lointain » est l’ultime texte de Jean-Luc Lagarce, le texte d’un homme qui sait qu’il va mourir dans peu de temps. « [Le] monter dans son intégralité nous oblige à interroger et accepter cet autre temps fait de longueurs, de langueur, d’ellipses et de brusques fulgurances. » nous dit le metteur en scène Clément Hervieu-Léger dans sa note d’intention. Disons-le d’emblée, tout est admirable : l’extrême finesse de la direction d’acteur, le rythme qui sert la langue du dramaturge, la musique qui semble parfois incarner les nombreux « (…) » ponctuant le texte, la scénographie, aire de repos avec cabine téléphonique et voiture abandonnée le long d’une palissade, qui glissera à la fin pour engloutir Louis dans les hautes herbes de la mort.
Dans ce décor, onze comédiens jouent l’histoire d’un retour, une histoire de revenants. Louis décide de « revenir ici », de « faire le chemin à l’inverse », c’est à dire de revoir sa famille avant de mourir. Avec lui, avec eux (la mère, le frère, la sœur et la belle-sœur), la famille de cœur (ami, amie, amants) et deux fantômes (le Père, mort déjà et l’Amant, mort déjà).  Les fratries, qu’elles soient biologiques ou affectives n’échappent pas aux conflits. Mais la seule chose qui combat réellement dans « Le Pays lointain », c’est le langage. Combat contre lui-même, contre l’impossible qu’il porte en lui. Tous les personnages, s’ils cherchent leur place – dans la fratrie, dans le cœur des uns des autres – sont également en quête, obsessionnelle, de la manière la plus « juste » de dire les choses, au plus près de la réalité de ce qu’ils vivent. Les comédiens, tous présents sur le plateau, quasiment du début à la fin, changent de place, se groupent, s’isolent, se consolent et s’enlacent en écoutant avec une bienveillance sensible et émouvante ce que l’autre a besoin de dire, de murmurer, de hurler parfois. Loïc Corbery (Louis) est époustouflant de justesse et d’énergie. Audrey Bonnet (Suzanne, la sœur) est tout simplement impressionnante. Vincent Dissez (Longue Date) nous offre sans doute l’un des plus beaux moments de la soirée : un monologue éblouissant où il met un Louis au bord des larmes, face à ses « abandons ». Mais tous sont bouleversants, tous apportent quelque chose à un ensemble qui frôle la perfection. À la sortie du théâtre, alors que l’on marche dans la rue, on se sent soudain très seul et l’on voudrait les entendre encore, les vivants et les morts du pays lointain.

Célestins, Théâtre de Lyon (4 rue Charles Dullin 69002 Lyon) – 24-28 avril, 19h30, 4h30 (avec entracte).

Photos : ©Jean-Louis Fernandez

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Jérôme Avenas

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