Théâtre
[LYON] Koltès dans l’espace public mais au creux de l’oreille

[LYON] Koltès dans l’espace public mais au creux de l’oreille

15 mai 2015 | PAR Jérôme Avenas

Jusqu’au 23 mai, le théâtre des Célestins est hors les murs au Centre de shopping La Part-Dieu. À l’heure du crépuscule, Anne Alvaro et Audrey Bonnet y jouent « Dans la solitude des champs de coton » de Bernard-Marie Koltès. Roland Auzet signe la mise en scène. La scénographie sonore est confiée à « La Muse en circuit ». Un événement à ne surtout pas manquer.

 

À 20h30, si on a fermé boutique à « La Part-Dieu », on y déambule encore, on y trompe son ennui, on s’y donne rendez-vous, on passe, on traverse. Dans ce lieu dédié à la transaction commerciale, au milieu des badauds, Roland Auzet a choisi de mettre en scène le texte de Bernard-Marie Koltès écrit en 1986. Le choix du lieu n’est pas la seule audace. Roland Auzet a confié le texte à deux femmes : Anne Alvaro et Audrey Bonnet. Un dispositif sonore – micros pour les comédiennes, casques pour les spectateurs – permet un contact intime avec les voix. C’est La Muse en circuit (Centre national de création musicale) qui a été chargée de la scénographie sonore. Le travail de l’équipe de Wilfried Wendling est admirable. La musique composée par le metteur en scène rythme le combat verbal entre les deux personnages et éclaire l’espace sonore dominé par la voix. L’espace scénique, lui, est délimité par la cage d’escalier de la place de l’eau et ses abords. Dès la première minute, une voix off vous autorise à vous déplacer en cours de représentation, pour changer de point de vue ou pour une meilleure visibilité. On tient à distance les personnages, parfaitement visibles, mais lointains, leur voix au plus près, dans le creux de l’oreille. C’est là tout l’intérêt : vivre la tension entre distance et proximité, entre public et intime.

Le Client (Audrey Bonnet) court sous la verrière du centre commercial, dévale les escaliers, oiseau prisonnier d’une cage de verre. Elle se révolte, se défend de désirer quoi que ce soit, refuse, s’entête à grands cris. Le Dealer (Anne Alvaro) a une lenteur féline, des gestes parfois brusques et soudains, comme les coups de griffe d’un chat. Elle attend, elle guette, ironise, séduit, contourne. Proie et prédateur s’affrontent, discours contre discours : « l’échange des mots ne sert qu’à gagner du temps avant l’échange des coups, parce que personne n’aime recevoir des coups et tout le monde aime gagner du temps ». Le contact physique – brutal, ambigu – entre étreinte et empoignade est pour la fin, quand la diplomatie a échoué. Au centre, sur le jet d’eau qui prend des allures d’arène ou d’agora, les rapports s’égalisent, ou s’inversent. La « perversité » du Client a pris le dessus. Celle qui ne veut être « ni bon ni méchant » veut « être zéro » demande un solde de tout compte. « Mais maintenant il est trop tard : le compte est entamé et il faudra bien qu’il soit apuré ». Les deux comédiennes, du début à la fin sont magnifiques, bouleversantes de sincérité. On imagine aisément ce qui les a séduites dans ce projet. On imagine aussi combien répéter puis jouer dans un tel lieu, au milieu des passants, doit bouleverser les repères habituels. Pour le spectateur, c’est une expérience forte et inoubliable.

Visuels : photo ©Christophe Raynaud de Lage et affiche ©Théâtre des Célestins

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Jérôme Avenas

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