Théâtre

Lupa et Françon : deux visions de Fin de partie

16 mai 2011 | PAR Christophe Candoni

Tandis que débutent les représentations de Fin de partie au Théâtre de la Madeleine dans la mise en scène d’Alain Françon, les Amandiers-Nanterre accueillent pour quelques dates la version que le grand artiste polonais Krystian Lupa a montée avec des comédiens espagnols et dans leur langue. La pièce est difficile et pourtant souvent représentée, plus sombre encore qu’En attendant Godot, elle est extrêmement dur à jouer, le texte ne pardonne aucun égarement. Roger Blin l’a créée du vivant de Beckett et de nombreux conflits étaient nés car le dramaturge voyait sa pièce comme Boulez dirige un orchestre, avec des séparations, des cloisons nettes et une géométrie musicale parfaite loin des drames à l’émotion surannée fade et inventée. Le texte est lacunaire, minimaliste mais au combien précis et copieux dans les indications scéniques, ce dont le metteur en scène doit tenir compte tout en préservant suffisamment d’espace pour sa propre invention. Le travail de Françon est plus proche du texte que celui réalisé par Lupa. Ces deux nouvelles mises en scène viennent enrichir encore et toujours notre lecture de la pièce, œuvre emblématique du XXème siècle, et nourrissent l’infini questionnement de Beckett qui nous offre une vision pathétique et drôle de l’humanité.

Le monde et sa violence sont contenus dans cette pièce à l’écriture subtile, finement ciselée dans la langue brute et ses répliques griffées, rythmées et magnifiquement offertes aux acteurs. Un vieil homme aveugle, décrépit en fauteuil roulant égraine les derniers moments de sa vie au milieu d’un nulle part où sa relation à l’autre est mise à mal : l’autre n’existe plus. Dans cette fin du monde dont Hamm aimerait occuper le centre, une interdépendance se joue avec son domestique ou fils adoptif Clov. Les parents de Hamm, cul-de-jattes logés dans des poubelles sur fond de sable, sont également présents et sortent par intermittence. Comme un sablier interminable, le temps se superpose sans fin avec une tension extrême entre les personnages incapables de se libérer d’eux-mêmes donc encore moins de l’autre. Clov réussira-t- il à fuir son bourreau, Hamm pourra-t-il vivre sans tyranniser Clov ? Un déluge comme image du monde, l’histoire de Cham et Noé est transposée pour se jouer devant nous et montrer avec humour la vanité du monde et de ses misérables humains heureux de faire le mal ou de le vivre. Pas de drame dans cette pièce, pas d’émotion fausse, de la brutalité, le verbe crocheté pour des acteurs capables du neutre, de laisser couler les mots, de ne pas transpirer et de laisser la musique se construire malgré eux dans un équilibre sonore quasi parfait.

A la Madeleine, Alain Françon réunit Serge Merlin dans le rôle de Hamm et Jean-Quentin Châtelain dans celui de Clov. Un décor gris, proche du terne, la verticalité est très belle mais la fantaisie manque affreusement à cette scénographie très convenue pour montrer et remontrer comme le monde est noir et laid… Les images sont cependant très belles quand les parents Michel Robin et Isabelle Sadoyan sortent de leurs poubelles pour rester au monde.

Les deux acteurs principaux donnent à entendre le texte : les mots griffes, se crochètent et ne sont jamais écorchés ce qui est très agréable pour les spectateurs. Jean-Quentin Châtelain invente avec fantaisie un personnage à chaque instant, son corps est Clov tout entier, il se donne et laisse son égo en coulisse pour faire rire ou pleurer du début à la fin dans un rythme et une balance superbes. Serge Merlin au centre a une belle présence mais s’égare parfois dans un jeu trop composé au lyrisme inutile. Quand il se perd, il donne à voir un Hamm aussi désespéré que méchant par plaisir. Michel Robin et Isabelle Sadoyan tissent des notes d’humour et savent s’effacer pour apparaître.

Les acteurs sont bons, mais la mise en scène s’essouffle et peut devenir hélas un peu soporifique. Quel dommage car cet horrible fatras du monde doit nous faire rire grain après grain, vague après vague.

L’interprétation d’une pièce est complexe, le drame est-il où nous le croyons ? La souffrance est-elle ce que nous pensons ? L’aveugle voit-il en gris ? La fin d’un monde est-elle sombre ? La fin d’un monde n’est-elle pas l’espoir d’un renouveau plus joyeux et plus fort ?

Avec Fin de Partida, Krystian Lupa, fidèle à l’esprit apocalyptique du texte mais en prenant ses distances avec les didascalies, apporte ses propres tentatives de répondre à ces questions dans une version qu’il signe résolument sombre, sordide, et pourtant apaisée, comme si le conflit était déjà passé, que l’espoir, l’attente étaient des illusions anciennes, que ce qui se joue est tragiquement inextricable. La scénographie pourrait être inventée pour une pièce de Koltès, elle figure une sorte de hangar désaffecté et souterrain, gris bétonné de bas en haut, aux murs lépreux, fissurés et tagués. Un fil électrique apparent relie l’interrupteur à un vieux lustre bourgeois déglingué. Le plafond très bas et le cadre de scène complètement ramassés sur les personnages donnent un effet claustrophobique à la représentation et insistent matériellement sur l’enlisement des ses êtres dans un présent sans avenir. Une porte, condamnée par une curieuse digue de sable, et deux fenêtres, pas plus grandes que des meurtrières, sont la seule et mince ouverture vers un horizon brouillé et sans relief.

Lupa décrit autrement la relation profondément complexe entre Clov et Hamm dans la mesure où il distribue, en face de José louis Gomez, très bon Hamm, une actrice dans le rôle du second personnage, la magnifique Susi Sanchez, vêtue simplement en haillons et baskets, un choix qui rend encore plus sensible et douloureux le rapport bourreau/souffre-douleur et la vulnérabilité de l’obéissante servile. Elle dit vouloir partir, le quitter, se persuade vainement d’un projet qui s’avère irréalisable jusqu’à la fin (optimiste?), où elle paraît, belle et émancipée, dans une robe verte et sur des chaussures à talons, sortant peut-être de sa relation de dépendance. Le ciel gris se dégage et le soleil rouge et irradiant entre dans l’espace comme une matérialisation de l’appel du monde extérieur, celui du bruit furieux et enivrant des roulements des vagues et du vent.

Cette version rend toute l’âpreté, la méchanceté contenues dans la pièce mais se trouve aussi étonnamment drôle et tendre, rendant sa part d’humanité à une situation monstrueuse. Pas de poubelles pour les deux vieux, qui se trouvent ici rachitiques et dénudés dans des cercueils vitrés et encastrés dans le mur. Lola Cordon et Ramon Pons jouent un couple amoureux, à la fois désespéré et rieur, très touchant. Elle se refait une beauté dans une petite cuiller, lui suce un biscuit pour en offrir un bout à sa moitié.

C’est encore un geste théâtral extrêmement fort de la part du grand metteur en scène polonais qui nous est donné à voir. Comme pour Persona Marylin, ce Fin de partie va dans le sens d’un théâtre sensible et engagé qui se refuse comme un acte uniquement poétique. Chaque mot trouve sens et impact, tout comme les silences qui occupent une place essentielle dans une représentation étirée à l’extrême. L’interprétation est dense, saisissante de vérité.

Bérénice Clerc et Christophe Candoni

 

 

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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