Théâtre

Une lumineuse Tragédie de Macbeth d’après William Shakespeare mise en scène Frederic Bélier-Garcia.

Une lumineuse Tragédie de Macbeth d’après William Shakespeare mise en scène Frederic Bélier-Garcia.

19 mars 2018 | PAR David Rofé-Sarfati

Dans la foulée de la création de l’opéra de Verdi Macbetto créé en 2016, Frédéric Bélier-Garcia met en scène une adaptation théâtrale de La Tragédie de Macbeth de William Shakespeare. La pièce est un bijou qui raconte la mascarade du pouvoir et la force destructrice des mots.

Au retour d’une bataille opposant la Norvège à l’Écosse, Macbeth rencontre trois sorcières qui lui prédisent qu’il sera Seigneur puis Roi d’Écosse. Cette rencontre et cette prophétie vont définitivement  modifier le cours de sa vie, et il deviendra roi par le truchement d’intrigues de palais qui feront de lui un froid meurtrier.

La pompe du pouvoir.

Le décor est magnifique. Jamais le mot de tableau n’aura autant adhéré à son emploi. Chaque scène nous plonge dans un tableau d’artiste, on pense à l’âge d’or de la peinture hollandaise, on pense à Johannes Vermeer et à ses contre-jours et à ses clairs-obscurs. La création des lumières soutient l’ambiance de ces tableaux du 17e siècle, d’une peinture qui dénonçait la vanité des hommes et de leurs plaisirs terrestres. Dans ces tableaux, le nombre des comédiens sur le plateau, jusqu’à 40, finit de figurer par des mouvements de foule ce qui traverse l’ensemble de l’oeuvre et dont la lecture de Frédéric Bélier-Garcia rend compte: la puissance que le pouvoir exerce et sur l’individu et sur le collectif. À chaque fois, l’offre esthétique est enthousiasmante. On retiendra entre autres ces immenses lances qui crèvent les murs. Car rien n’arrête le pouvoir en marche.

Un Macbeth brillamment freudien. 

Ces lances seraient aussi les aiguilles que l’on plante dans les poupées vaudoues, car Shakespeare raconte ici une malédiction. La pièce  parle de la prophétie prédictive de sorcières et de ce que ces mots prononcés font advenir lorsqu’ils s’abattent sur celui qui les entend. Dans le décor grandiose du palais, la lumière vient d’en haut au travers d’une verrière abîmée aux carreaux brisés. Lors de l’énoncé de la prophétie des lames de tissus tombent de cette verrière, et c’est au travers d’un trou pratiqué dans le plafond que va apparaître la colonne symbole du pouvoir. Tout vient d’en haut.

Frédéric Bélier-Garcia a saisi la richesse et la grandeur psychique de l’oeuvre. Son grandiose théâtre-opéra s’ouvre sur une Lady Macbeth lisant dans la pénombre un feuillet tout en traversant l’immense plateau sans un mot. Du plafond à travers les vitres cassées des filets de lumières l’accompagnent. La prophétie est une malédiction qui s’abat d’en haut. Et celle qui n’a de nom que celui de son mari n’est pas une femme torturée, elle est une femme abattue, écrasée par ce destin qui d’en haut tombe sur elle. Macbeth, son mari entre hallucinations et colères enfantines tente de se dégager de l’emprise de ce destin proclamé par les sorcières. Il est pitoyable là où Lady Macbeth est lumineuse de résignation.

Dominique Valladié est une Lady Macbeth surprenante, comme engourdie déjà par une vie à venir. Stéphane Roger avec talent incarne un Macbeth interminablement fragile. Au centre de l’édifice narratif se tient la prophétie tandis que hors champ se calfeutre au-delà des splendides plafonds la providence  en une divinité créatrice de destin.

Frederic Bélier-Garcia connait son Freud. Parce que le destin du couple Macbeth est pré-écrit et que l’un autant que l’autre l’embrasse sans le questionner, le désir et la passion abandonnent leur psyché; pantins d’une volonté venue d’ailleurs, vidés de leur propre désir, ils se désérotisent et perdent en émotion. Dominique Valladié sait dire la grandeur d’une Lady Macbeth impassible. Notre émotion, ce Macbeth est pour cela une immense réussite, réside dans l’intelligence de l’interprétation et dans l’esthétique radicale de la scénographie.

Chaque Macbeth monté s’ajoute, comme sédimenté, au dessus de tous les autres Macbeth déjà créés. Ce Macbeth constitue certainement une strate marquante et historique car il est ici rendu hommage à la grandeur ainsi qu’à la complexité de l’oeuvre et à ce qu’elles exigent de nous .

La Tragédie de Macbeth d’après William Shakespeare, mise en scène Frédéric Bélier-Garcia. Jusqu’au 23 mars, Le Quai, centre dramatique national, Angers. Du 28 au 30 mars, La Criée, théâtre national de Marseille.

Crédit Photos Pascal Viktor

avec
Dominique Valadié Lady Macbeth
Stéphane Roger Macbeth
Jean-Charles Clichet Banco
Sébastien Eveno Macduff
Louise Chevillotte Lady Macduff
Grégoire Lagrange Ross
Blandine Madec La Suivante et la Sorcière
Christophe Gravouil Assassin, Portier, Messager
deux enfants
avec la participation des élèves des Conservatoires de région
et d’artistes amateurs
collaboration artistique Caroline Gonce
scénographie Jacques Gabel assisté de Clarisse Delile
lumière Roberto Venturi, assisté de Valentina Venturi
costumes Sarah Leterrier
son et création musicale Sébastien Trouvé
vidéo Pierre Nouvel
maquillage Catherine Nicolas
stagiaire à la mise en scène Laura Monfort

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

3 réflexions au sujet de « Une lumineuse Tragédie de Macbeth d’après William Shakespeare mise en scène Frederic Bélier-Garcia. »

Commentaire(s)

  • thomas

    j’ai vu la pièce et ne suis pas d’accord avec vous sur l’interprétation de Lady Macbeth, que j’ai trouvée insipide, sans voix (je plains les spectateurs des derniers rangs).
    Par contre les décors, lumières et thèmes musicaux donnent toute la grandeur à la mise en scène.

    mars 20, 2018 at 15 h 24 min
  • Jacko

    D’accord avec Thomas. Lady Macbeth peu crédible – elle va au crime comme une autre irait à sa caisse chaque matin…
    Macbeth lui-même a un jeu qui n’est pas totalement convaincant. J’ai trouvé que les acteurs manquaient de diction, ou est-ce mon oreille qui se fait dure avec l’âge?
    Mise en scène somptueuse, effets sonores et visuels très réussis. J’ai reconnu le Macbeth de Verdi, du Bach (Saint-Mattieu? accompagnant cheque meurtre), John Adams peut-être pour les pièce plus contemporaines.
    Au final, un grand spectacle amoindri par la performance mitigée des deux principaux protagonistes.

    mars 24, 2018 at 12 h 03 min
  • Jacko

    ou Penderecki plutôt que Bach?

    mars 24, 2018 at 12 h 11 min

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