Théâtre
Lucrèce Borgia au Théâtre du Nord : sang, amour et rock’n’roll

Lucrèce Borgia au Théâtre du Nord : sang, amour et rock’n’roll

20 mai 2013 | PAR Audrey Chaix

Lucrece_Acte1Les lumières de la salle s’éteignent, et tout aussitôt, un homme nu est traîné sur le plateau, pendu par les pieds et égorgé dans le tumulte : les Borgia débarquent bien au Théâtre du Nord, meurtres sordides et trahisons avec eux. Dans une mise en scène enlevée et flamboyante, Lucie Berelowitsch fait de Lucrèce, la fille du Pape Alexandre VI, trois fois mariée et empoisonneuse notoire, l’héroïne d’une pièce digne des meilleurs films de cape et d’épée. Un bel hommage à l’œuvre hugolienne !

Lucrèce Borgia est créée en 1833, alors que Victor Hugo a à peine 30 ans. Écrite en prose, la pièce se focalise sur Lucrèce, la fille du pape Alexandre VI, sœur de Jean et César (le premier vient d’être assassiné par le second alors que commence la pièce), femme de Don Alphonso, Duc de Ferrare. À la fois femme-fatale et femme-enfant, mante religieuse aussi bien que vulnérable, empoisonneuse et séductrice, elle est magistralement interprétée par Marina Hands, qui saisit avec subtilité les différents registres qui surgissent dans le texte.

Lucrèce circule sur le plateau avec grâce et élégance, rayonnante, dominante : autour d’elle, des hommes mal dégrossis, des rustres ivres de femmes et de vin. Avec une troupe de comédiens jeunes, Lucie Berelowitsch insuffle vigueur et férocité aux personnages masculins, qui sont tour à tour les tourmenteurs tout autant que les victimes de Lucrèce. Son fidèle serviteur, Gubetta, est interprété par Thibault Lacroix, qui lui donne un côté malin et filou qui sied à merveille au personnage – dommage que Lacroix sacrifie quelque peu la diction de ses répliques, que l’on ne comprend pas toujours très clairement. Le mari de Lucrèce, entre veulerie et cruauté, est joué par un Pierre Devérines à la fois drôle et inquiétant. Le plus touchant, c’est le jeune Gennaro, interprété par Nino Rocher, jeune homme de 18 ans : fruit des amours incestueuses de Lucrèce et de son frère Jean, jeune homme à peine sorti de l’enfance, il est touchant alors qu’il tient tête aux attentions de la femme qu’il ignore être sa mère, et dont le mode de vie le répugne.

Ce qui frappe, c’est la modernité de la langue de Victor Hugo : si l’on reconnaît parfois les tournures grandiloquentes du poète, on est frappés de la capacité des comédiens à s’approprier une langue qui ne fait pas ses quelques 180 printemps. Entre drame romantique et comédie triviale, Lucrèce Borgia s’inscrit dans une esthétique qui trouve résonance en 2013 : Lucie Berelowitsch avoue volontiers s’inspirer de séries (auxquelles on ne peut s’empêcher de penser, aujourd’hui, en entendant le mot « Borgia ») dont les retournements de situation invraisemblables correspondent bien aux péripéties hugoliennes, loin d’être vraisemblables elles aussi. Lucie Berelowitsch parvient ainsi à toucher le public du 21e siècle, tout en lui proposant une pièce qui reste résolument ancrée dans l’époque de sa création, où l’on croise le fer et l’on ripaille, entre deux empoisonnements. Un bien beau tour de force, qui devrait donner à tout un chacun l’envie d’aller au théâtre !

Photos : © Nicolas Joubard

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Audrey Chaix
Professionnelle de la communication, Audrey a fait des études d'anglais et de communication à la Sorbonne et au CELSA avant de partir vivre à Lille. Passionnée par le spectacle vivant, en particulier le théâtre, mais aussi la danse ou l'opéra, elle écume les salles de spectacle de part et d'autre de la frontière franco-belgo-britannique. @audreyvchaix photo : maxime dufour photographies.

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