Théâtre
L’Odyssée à la Villette: jeter l’ancre au coeur du texte

L’Odyssée à la Villette: jeter l’ancre au coeur du texte

17 octobre 2019 | PAR Lise Lefebvre

Au Pavillon du théâtre de la Villette, sept comédiens saisissent à bras-le-corps l’épopée homérique.

 En fond de scène, des personnages en tenue de voyageurs—pantalon, imper—sont assis comme dans une salle d’attente. En avant-scène, quelques pupitres. Côté cour, une musicienne—Yuko Oshima—assise derrière sa batterie. Puis l’un des comédiens, un jeune homme, bondit vers le public et commence à raconter son histoire. C’est Ulysse. Un nouvel épisode de L’Odyssée peut commencer.

Car ce spectacle, créé par Blandine Savetier en réponse à une commande du festival d’Avignon pour l’édition 2019, repose sur l’idée de raconter intégralement le long retour d’Ulysse dans sa patrie. Par épisodes, donc. Des aventures semées d’embûches, où se succèdent sirènes, monstres, prophéties aux Enfers et dieux vengeurs (Poséidon) ou bienveillants (Athéna). Les treize épisodes font l’objet de spectacles différents, on peut tous les enchaîner ou n’en essayer qu’un ou plusieurs.

On admire la simplicité du dispositif scénique ; loin de limiter les acteurs au cadre du plateau, la mise en espace exploite l’escalier de la salle, et permet même d’entrevoir le mont Olympe… au dessus des cintres. Une telle sobriété est bien faite pour mettre en lumière le texte épique, lui donner souffle et vie. Et quel texte ! L’intégralité des vingt-quatre chants imaginés par Homère aux temps de la Grèce archaïque, dans la traduction à la fois élégante et précise du poète Philippe Jaccottet.

Face à un tel monument, les sept comédiens, jeunes femmes et hommes issus de la diversité culturelle, attrapent à bras-le-corps ces mots qui disent l’errance, le mystère de la mort, l’hospitalité, l’espoir. Des mots qui font sens, aujourd’hui comme il y a trois mille ans. Loin d’une récitation révérencieuse, ou d’une illustration trop littérale, ils nous regardent dans les yeux, déambulent, multiplient les rôles et les voix.

En effet, c’est bien de voix qu’il s’agit ici, théâtrales bien sûr, mais musicales aussi. Primordiale est ici l’attention portée à la musique d’un texte qui, comme tout poème antique, exista d’abord avec et par la musique, et fut dit, chanté, avant même d’être écrit. Les épisodes précédents, résumés par Ulysse lui-même, comme au début d’un épisode de série, sont scandés sur un rythme de rap. On entendra, littéralement, le choeur des sirènes chanter. Ailleurs, le vers qui reste peut-être le plus connu de son auteur, « Quand parut l’Aurore aux doigts de rose », est psalmodié en grec ancien. Des chants de nostalgie, des clameurs de deuil s’élèvent, aux Enfers ou quand le malheur frappe.

Il faut souligner l’engagement total et la passion des sept comédiens, qui ont su s’approprier cette oeuvre inépuisable, et lui prêter une respiration, une immédiateté qui suscitent l’enthousiasme. On pourrait regretter, çà et là, une certaine révérence dans l’interprétation d’un texte aussi essentiel ; on aimerait aussi entendre un peu plus de cette scansion rythmique, entre le rap, le slam, et la mélopée antique… mais qu’importe. On ose espérer que le spectacle n’est pas fini, quand les lumières baissent sur la silhouette d’Ulysse courbé dans son manteau de mendiant, métamorphosé par la ruse d’Athéna. On brûle de revenir au prochain épisode, pour savoir la suite.

 

Pavillon Villette, jusqu’au 20 octobre.

Avec: Elan Ben Ali, Neil-Adam Mohammedi, Yuko Oshima, Julie Pilod, en alternance avec Claire Toubin, Mélody Pini, Jordan Rezgui, Souleymane Sylla

Visuel  : L’Odyssee_Blandine SAVETIER_TNS(c) JeanLouisFernandez

 

Pro’scenio ou l’Opéra pour tous
« Eurydice n’est pas revenue », mais peu importe…
Lise Lefebvre

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *