Théâtre

« L’Homme hors de lui » Dominique Pinon animal acteur parfait à La Colline

« L’Homme hors de lui » Dominique Pinon animal acteur parfait à La Colline

02 octobre 2017 | PAR Bérénice Clerc

Wajdi Mouawad, directeur de la Colline, signe sa première programmation complète et fait mouche du 20 septembre au 15 octobre avec le retour d’un spectacle de Valère Novarina à Paris joué par l’émouvant clown Dominique Pinon. « L’Homme hors de lui » ; ça ne fait pas peur, ça réveille les méninges et les rires d’une salle soulevée par le spectacle du début aux saluts.

Tout a déjà été dit et écrit sur Novarina, ses textes sont traduits, montés dans le monde entier, on ne compte plus les mémoires, les thèses, les mises en scène, les articles au sujet de sa langue. Certains s’égarent, d’autres pensent comprendre, d’aucun imagine expliquer. La poésie, la langue n’ont pas d’espace théorique, elles naissent et s’éclairent quand on leur donne la vie ici et maintenant, sur un plateau ou dans un bar sombre, le drame de la vie opère en pulsation, en rythme et en son.

Le petit théâtre de la Colline gonfle les poumons des spectateurs, après une montée d’escalier circulaire, la tour du langage s’est ouverte aux animaux spectateurs venus en nombre sur les fauteuils gris pour applaudir les ouvriers du drame.

Les ouvriers du drame sont Valère Novarina, Dominique Pinon, Christian Paccoud et Richard Pierre le régisseur hors de lui dont les mots sortent comme des linceuls clairs sans envie de jouer ou de surjouer l’Homme sur scène.

Souvent le cerveau est en sommeil, il a besoin d’être chahuté pour explorer sa matière langagière, rien de complexe, juste se laisser faire.

Dominique Pinon est là debout, seul comme tous les Hommes courant lui même à sa perte, osant nommer les choses qui n’ont pas encore reçu de nom. Il est de passage, il le sait, il est homme extralucide, hors de l’homme il voit la perte du langage noyé dans les anglicismes, les formules toutes faites et à la mode, les codes de la publicité, des médias, des réseaux sociaux qui nous feraient croire aux lendemains qui déchantent. Pourtant sans langage intime, sans langue parlée ou signée l’Homme étouffe, suffoque dans son propre vide parce qu’il ne sait pas qu’il est le seul créateur de sa plénitude. La langue est un mystère en décomposition permanente. Dominique Pinon arpente la scène, il fait rire à grands coups de battements de pieds et de sons. La salle est suspendue aux claquements de ses maux, pas une respiration ne lui échappe, elle danse danse avec lui, rit des voltes des mots, des histoires humaines improbables et des chansons exaltantes portées par l’accordéon et la présence puissante de Christian Paccoud fidèle à ses talents habituels.

Perdre le sens, retrouver l’essence, l’ouvrier du drame Richard Pierre passe, repasse, construit et déconstruit la scénographie des toiles de Novarina en mouvement malgré leurs positions fixes. Dominique Pinon pourrait être sa marionnette, l’ouvrier du drame fait tout pour que les choses arrivent comme un guide invisible manipulateur d’espace plein. Seul, seul, seul l’acteur affronte son chaos, rédempteur de spectateurs il les implore, les nomme, c’est pour eux qu’il vit et souffre et meurt pour éviter le courroux du monde. Quand l’homme pense à quitter sa vie c’est là qu’elle commence, les spectateurs tressaillent d’espérance devant cet acteur, dieu qui existe et les délivre. Dominique Pinon soigne son entrée, sa troublante sortie et au milieu il fait merveilleusement bien son métier ! Les lumières puissantes de Valère Novarina créent des instants suspendus, des images puissantes et des voies impénétrables qui vont infuser dans le corps, l’esprit et l’inconscient des spectateurs encore longtemps.

Un spectacle léger d’une heure dix à savourer pour dire mort à la mort dès le plus jeune âge et sans limite.

 

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Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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