Théâtre
Les Revenants d’Ostermeier à l’Hippodrome de Douai

Les Revenants d’Ostermeier à l’Hippodrome de Douai

11 mai 2013 | PAR Audrey Chaix

LES REVENANTS_Mario Del Curto (17)

La venue d’un spectacle mis en scène par Ostermeier, c’est toujours un événement, nous rappelle le site de l’Hippodrome de Douai. Le public ne s’y est d’ailleurs pas trompé : la salle est comble (les deux soirs de représentation étaient complets), et à en écouter les bribes de conversations éparses, le public est venu de l’ensemble de la région pour voir cette production du metteur en scène allemand créée en mars dernier au Théâtre Vidy-Lausanne. 

Pour sa première création en français, Ostermeier a choisi de mettre en scène une pièce de son auteur fétiche, Henrik Ibsen : avec Les Revenants, il a fait le choix d’une œuvre représentative des obsessions du dramaturge norvégien, qui met à mal les codes sociaux de la bourgeoisie collet monté du 19e siècle en les torpillant à coup d’inceste, de secrets de famille touchant à la filiation et de maladies sexuellement transmissibles inavouables. Dans la famille Alving, la bonne est la fille cachée du patriarche décédé, la mère partage des sentiments plus qu’ambigus à l’égard de son fils, qui en retour cherche à séduire la bonne – sa sœur, donc. Le tout sous les yeux d’un pasteur engoncé dans une morale petite bourgeoise, bien en peine de consoler ses ouailles terrassées par le poids de la vérité.

Pour mieux faire résonner le texte, Ostermeier prend le parti d’une réactualisation discrète, mais efficace : le fils torturé n’est plus peintre, mais vidéaste. La scénographie imaginée par Jan Pappelbaum est très sobre, très sombre également, plus marquée du 20e siècle que du 19e, sans être tout à fait entrée dans le 21e. L’intérieur de la famille Alving est comme figé dans le temps, resté bloqué à l’époque de la mort du père. Des projections de paysages lugubres se superposent à celles des gros plans sur les visages des comédiens, filmés par le fils Alving, ce qui crée un étrange jeu de mise en abyme dont les personnages n’ont pas conscience – tout se passe comme si Ostermeier mettait en exergue l’abîme dans lequel ils semblent tous se précipiter, au travers des thèmes d’inceste et d’euthanasie qui secouent leurs échanges.

Dans ce décor de tragédie grecque – même les corbeaux sont là, François Loriquet, dans le rôle du pasteur, et Valérie Dréville, qui interprète la mère, sont magnifiques, et Ostermeier exploite à merveille leur dynamique. La pièce semble ainsi se tendre brusquement lors de leur premier duo, alors que la mère Alving ose enfin dire l’horreur de sa vie conjugale, comme une Nora qui ne serait pas parvenue à quitter la maison de poupée construite autour d’elle par son époux. Si Ostermeier avait, jusque là, leurré le public dans une fausse impression de néant, il met en scène le nœud de l’histoire avec grande dextérité à ce moment précis. Saluons également le jeu d’Eric Caravaca, jeune Osvald torturé, entre le fils prodigue et l’artiste maudit, et qui accomplit la malédiction familiale en achevant de condamner sa mère à être éternellement hantée par les revenants de son passé.

Si le texte n’est plus l’onde de choc qu’il était en 1881, il n’en demeure pas moins encore fascinant aujourd’hui, notamment parce que certains des thèmes traités, l’inceste et l’euthanasie, restent encore aujourd’hui d’une actualité aiguë, ce que fait ressortir la mise en scène d’Ostermeier. Il fait d’ailleurs de la syphilis du jeune Osvald, avouée à demi -mots et qui pousse le garçon au suicide assisté, une condition mentale qui anéantit le pouvoir de création de l’artiste pour le plonger dans une profonde dépression. Cette réactualisation nous rappelle la portée visionnaire du travail d’Ibsen, le tout ne dénaturant pas ses propos au vitriol à l’égard de ses contemporains.

 

Lire aussi l’avis de Christophe, qui a vu Les Revenants au Théâtre Nanterre Amandiers. 

 

 

 

 

Crédit photos : Les Revenants © Mario Del Curto

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