Théâtre

Les Oranges amères de Laurent Hatat

Les Oranges amères de Laurent Hatat

13 juillet 2012 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Laurent Hatat s’empare du texte d’Aziz Chouaki, Les Oranges, pour une traversée à la fois personnelle et engagée de l’histoire de l’Algérie, empreinte d’une émotion à partager.

Un homme (Azeddine Benamara) prend le soleil du matin, il est LA grande histoire par le prisme d’un mec bien d’Alger. Il se met à raconter, les odeurs de jasmin, le café où les potes jouent aux cartes. En résonance à ses propos, une femme chante ( Mounya Boudiaf). Le comédien brillant et la chanteuse à la voix cristalline attrapent les spectateurs à la première seconde. Cette histoire là, qui croise l’histoire de France pendant 132 ans, en appelle à la mémoire de chacun.

Mémoire et Histoire, deux visages d’une même personne, ici un peuple. Le récit se fait extrêmement vivant, on y croise  » Mouloud, pure truffe Pagnolaise mais de l’autre côté », Shéhérazade qui fait «bander » tous les mecs, Zomba du kiosque à journaux, des « SNP » : des noms non patronymiques , comme les soldats français de 1830 les ont nommés. Avec eux arrivent les premières balles dont la première est venue se planter dans une orange. Le récitant porte cette balle autour du cou, l’orange meurt en lui demandant d’enterrer ce fusible quand les algériens s’aimeront comme un peuple. A chaque élection, chaque prise de pouvoir, à chaque changement, l’espoir d’arracher ce collier morbide germe, vite étouffé.

Nous voilà partis à travers les temps. Pour la mémoire de la guerre, celle dont le nom est camouflé, comme la fille le souligne d’une invective : « La quoi ? ». Il dit : « il faut d’abord qu’on s’occupe de Vichy d’accord, on fait la queue ! »

C’est bien cela la question, qui est responsable de la déchéance, de cette mémoire blessée ? L’identité française a marqué les esprits, les langues se mélangent, un mot en arabe, un mot en français. Pendant les guerres mondiales, les algériens partagent les mêmes tranchées et les même morts L’indépendance acquise, Boumédiène puis le FIS enchaînent viols et exactions dans un islam plus que radical au « ras du Coran ».

Cela ne va pas mieux depuis le départ de la France, c’est même pire. Et pourtant, on se marre, et même souvent. Si Aziz Chouaki taille la chair même de l’orange jusqu’à la pulpe, il le fait avec un amour incommensurable pour ses racines, celles qui étaient plantées dans le sable du désert. Il taille : la misogynie, la peur, l’islam des fous, les voiles, l’homophobie. La vie rêvée, la vie libre ne tient pas ses promesse. Mais alors, que faire pour arrêter le « 1 » : un peuple, une religion, une langue » ?

La pièce dénonce la tiers-mondisation de l’Algérie, la perte de repères. Aziz Chouaki, qui réside en France depuis 1991 ose un texte non consensuel, Laurent Hatat en sublime toute la force dans une mise en scène qui ne contraint pas l’imagination, Azzedine Benamara, par son jeu engagé offre une performance de comédien absolument admirable.

A voir.

© F. Iovino

 

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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