Théâtre

Les Naufragés, un thriller psychologique autour du marché de l’art

28 mars 2010 | PAR Christophe Candoni

La Comédie-Française joue pour la première fois une pièce de Guy Zilberstein en inscrivant à son répertoire la pièce « Les Naufragés ». La sociétaire Anne Kessler met en scène Eric Génovèse, Laurent Natrella et d’autres camarades de la troupe, tous merveilleux d’intensité, au Théâtre du Vieux-Colombier.

La deuxième salle de la Comédie-Française, au cœur de Saint-Germain-des-Prés, plus petite et intimiste que Richelieu, est le lieu idéal pour la création de cette pièce. Anne Kessler et son décorateur Yves Bernard installent avec goût l’atmosphère feutrée d’un salon chic et confortable dans un hôtel particulier, mis en valeur par les belles lumières d’Arnaud Jung. Les acteurs jouent sur un piano à queue quelques mesures délicates du « Clair de lune » de Debussy qui revient comme un leitmotiv. Dehors, il pleut. Les gouttes tombent sur la fenêtre vitrée du fond à travers laquelle on aperçoit un paysage brumeux. La mer se déchaîne ; un bateau coule au loin. Le déferlement des vagues projeté sur le rideau de scène fait écho à l’agitation des âmes, à l’intériorité tempétueuse des personnages. La scénographie est une des réussites du spectacle : l’intérieur luxuriant devient le théâtre d’un huis clos tendu et cruel.

« Les Naufragés » est un texte dense, intelligent, d’une grande qualité littéraire, parfois difficile car traversé de références érudites. Ce spectacle prend la forme d’une succession de séquences, parfois sans dialogues, inspirée du cinéma car Zilberstein est aussi scénariste. Anne Kessler, dirige les comédiens avec justesse et profondeur ; elle réalise une mise en scène rigoureuse, malheureusement plombée par une gravité trop indiquée et de longs silences. L’humour et la folie du texte ne sont pas assez exploités. A cause d’une économie maximale de geste et de déplacements, la pièce se trouve figée et manque d’ampleur. Il faudrait plus de tumulte, d’excitation, de violence… On voudrait que les acteurs fendent davantage l’armure. La première partie ennuie un peu, puis, la tension monte au fur et à mesure que les personnages se dévoilent et culmine par la suite jusqu’au final qui réserve des rebondissements saisissants.

Eric Génovèse a une présence écrasante, le regard profond et la voix caverneuse. Il est Golz, un galeriste qui organise la vente aux enchères des œuvres d’un grand peintre nommé Sismus. Ce dernier refuse de vendre ses toiles, menace de les détruire, veut saboter l’évènement pour régler ses comptes. Il cache ses failles derrière un cynisme écœurant. A ses côtés, Laurent Natrella est très crédible dans Lansac, « commissaire priseur très prisé », un personnage complexe, à la fois faible et vorace. Son appétit cupide et sa raideur cachent ses peurs et sa lâcheté. C’est un homme de sang froid qui, trop préoccupé par son ambition refoule ses émotions et a délaissé sa femme malheureuse. Les deux acteurs sont épatants dans une forme de jeu intense et trouble, tout en intériorité. Ils campent des personnages odieux et vulgaires, emprisonnés dans leur passé douloureux et leur secret enfoui, impossible à révéler, mais avec une séduction magnétique. On admire aussi l’interprétation de Marie-Sophie Ferdane, élégante et sexy, dans Léa, névrosée et alcoolique, de Grégory Gadebois qui joue Lucas, le barman, avec la rusticité d’un homme sensible et mélomane. Alexandre Steiger rejoint la troupe du Français pour cette création, nous l’avions remarqué et apprécié dans le film « Les Amitiés maléfiques » de Bourdieu, il joue sa partition discrète avec finesse, tout comme Françoise Gillard.

Les Naufragés, jusqu’au 30 avril 2010, au Théâtre du Vieux-Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier, 6 arr. 01 44 39 87 00 / 01. www.comedie-francaise.fr

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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