Théâtre

Les Criminels au Théâtre du Nord, à Lille

Les Criminels au Théâtre du Nord, à Lille

08 avril 2013 | PAR Audrey Chaix

Criminels1Regarder par le trou de la serrure, observer les gens chez eux, dans l’intimité de leur appartement, alors qu’ils se croient seuls… les voir se mentir et se séduire, se faire de la peine ou se réjouir, s’aimer… et se tuer : c’est le pari de Bruckner, auteur allemand contemporain de Brecht, qui présente, avec ses Criminels, une pièce surprenante, profondément ancrée dans son époque et pourtant très moderne dans son propos. Le voyeurisme est ici au cœur de la performance, à l’instar du Pot Bouille d’Emile Zola, dans une sorte de mouvement précurseur de cette téléréalité qui envahit nos petits écrans… sous nos yeux, les habitants d’un même immeuble voient leurs destinées se croiser, dans la bassesse la plus sordide de l’âme humaine.

Les Criminels est décrit dans les dossiers de presse et les présentations de la pièce comme un « immeuble en coupe » : dans sa mise en scène, Richard Brunel fait le parti de l’horizontalité plutôt que celui de la verticalité. Sur une sorte de « tournette », un assemblage de trois scènes mobiles qui tournent sur elle-même, séparées par des cloisons plus ou moins larges, les comédiens passent d’une pièce à l’autre, d’un appartement à l’autre, se cachent dans les interstices d’un placard à balai pour dissimuler leur faute ou exhibent leur pouvoir dans la salle à manger. L’enchaînement de saynètes courtes donne un rythme soutenu à cette première partie (1 heure environ), jusqu’à l’acmé, alors que la patronne du bar du rez-de-chaussée est assassinée, dans un geste de jalousie rageuse. Derrière les portes closes, les crimes sont nombreux, du meurtre à l’infanticide, en passant par l’homosexualité (nous sommes dans l’Allemagne de Weimar, entre les deux guerres, et la sodomie est passible de prison…), le chantage ou encore le larcin. Les plateaux tournants accentuent l’effet de tournis alors que la spirale du destin se referme autour de chacun des personnages.

 La deuxième partie débute avec un procès. Fini l’espace cloisonné, le plateau est dégagé de tout obstacle. Des chaises, une tale figurent le tribunal. Plusieurs procès se chevauchent : celui de Tunichgut, présumé meurtrier de la Kudelka (le public sait que c’est sa maîtresse qui est coupable), celui de la jeune mère miséreuse qui a tué son bébé parce qu’elle ne pouvait pas l’assumer, ou encore le maître-chanteur dont la condamnation repose sur le témoignage d’un jeune homosexuel qui ne peut dévoiler son secret, le jeune homme qui a dérobé de l’argent à sa logeuse… intelligemment, le changement de procès est signifié par un changement dans l’orientation de la scène : la cour fait face au public, puis se positionne côté cour ou côté jardin. Les comédiens échangent les rôles alors que les accusés se succèdent – le juge devient avocat, l’avocat, procureur, le procureur, juge. L’absurdité de la justice des hommes se dévoile peu à peu alors que tombent les verdicts et les sentences.

Retour dans l’immeuble, normalement purgé de ses criminels. Ceux qui n’ont pas été punis par la justice des hommes le seront peut-être par leur conscience… La pièce glisse ici dans une sordidité encore plus sombre, alors qu’une jeune bonne, abusée par son patron, cherche à se faire avorter de l’enfant de son ami, ignoble personnage ; le fils aîné de la bourgeoise de l’immeuble organise des soirées orgiaques avec des femmes de peu de vertu ; la meurtrière de la Kudelka sombre peu à peu dans la folie, jusqu’à se faire justice elle-même. C’est peut-être là que la mise en scène manque d’une réelle confrontation avec les bas-fonds de la conscience humaine que la pièce révèle, après la tentative du tribunal de faire la lumière sur les événements. Le contraste aurait été encore plus fort entre les deux extrêmes, celle de la justice et celle de la vérité inavouable qui se cache derrière les portes closes. A la place, Brunel choisit la blancheur clinique d’un décor qui se souille peu à peu, alors que la lumière baisse. La portée de cette dernière scène devient donc d’autant plus symbolique, comme un prélude aux événements qui font emporter l’Allemagne vers l’enfer après la chute de la République de Weimar.

Trois heures qui passent sans que l’on s’en rende vraiment compte : cette mise en scène des Criminels permet de découvrir une pièce bien mal connue, et qui mérite de l’être plus. Grâce au travail de Richard Brunel et de l’ensemble des 14 comédiens (avec une mention particulière pour Claude Duparfait, qui campe un délicieux Tunichgut, et pour Murielle Colvez), on n’oubliera pas de sitôt cette œuvre de Ferdinand Bruckner.

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Lire la critique de Christophe Candoni – au Théâtre National de la Colline

Photos : © Jean-Louis Fernandez

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