Théâtre
Les chercheurs Jacqueline et Marcel démontrent que Tchekhov est soluble dans le théâtre de rue

Les chercheurs Jacqueline et Marcel démontrent que Tchekhov est soluble dans le théâtre de rue

12 juin 2017 | PAR Mathieu Dochtermann

Le duo de théâtre de rue Marcel et Jacqueline, aussi connus comme la compagnie de l’Art Osé, revient sur le devant du trottoir avec L’Ours de Tchekhov, que l’on pouvait cueillir au vol ce week-end au festival Coulée Douce à Paris. Selon une recette éprouvée, ils confrontent un texte des plus classiques à leur talent consommé pour l’improvisation, où l’environnement tout entier n’est qu’un immense réservoir d’inspiration pour leur intarissable connerie. Foutraque autant que délectable, mais déconseillé aux puristes de Tchekhov et aux jeunes enfants.

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Après avoir passé Molière et son Médecin volant à la moulinette de leur délirante imagination, Marcel et Jacqueline – ou Jacqueline et Marcel, selon celui qui est au-dessus – ont récidivé, et ont choisi de faire subir les plus réjouissants outrages à L’Ours de Tchekhov. Qu’on se rassure, qui châtie bien aime nécessairement bien, et c’est avec irrévérence mais amour que les deux improvisateurs de rue se sont emparés du texte – et en restituent fidèlement moultes répliques, entre deux improvisations sans filet.

Distillée à sa plus pure essence, la pièce se réduit à deux personnages – on regrettera du coup l’inventivité avec laquelle les deux comédiens jonglaient avec les rôles dans la pièce de Molière – dans un huis-clos au dénouement finalement heureux (?). Elena Ivanovna Popova, « une petite veuve avec des fossettes aux joues, propriétaire terrienne », est jouée par Jacqueline, tandis que Grigori Stépanovitch Smirnov, créancier de son défunt mari, est joué par Marcel. Difficile de bien cerner la psychologie des personnages, tant Elena Ivanovna se mêle à Jacqueline, et que Grigori Stepanovitch se mêle à Marcel: qui est alcoolique, d’Elena ou de Jacqueline? qui aime qui, qui déteste qui? On y perdrait son latin si on essayait d’en tirer un sens quelconque. Mais, justement, puisque tel n’est pas le but de l’exercice, on se laisse bientôt aller à une joyeuse hilarité, quand Jacqueline s’en va galocher un homme dans le public, ou que Marcel fait des prouesses de contorsions en attendant une réplique d’Elena Ivanovna.

Evidemment, les deux comparses brouillent les repères à dessein, et ont fomenté à l’avance ces jeux de bascule et de rupture, ce trouble délibérément instauré dans les frontières entre les différents niveaux de personnages (n’aurait plus manqué que Tchekhov fasse aussi endosser de faux rôles à ses Elena et Grigori, et on aurait recréé au Jardin de Reuilly plus de dimensions parallèles que n’y réussiront jamais les scientifiques du CERN). Mais bien plus que la construction du spectacle, qui n’est qu’un point d’accroche que Jacqueline et Marcel mettent de toute façon à mal à chaque représentation, c’est le talent insurpassable des deux bougres pour l’improvisation la plus échevelée et la moins policée qui fait mouche à chaque fois. Chacun dans son style, les deux jouent de tous les éléments de leur environnement, trouvent leur inspiration dans le moindre frémissement de l’assistance, digressent tellement que c’est miraculeux qu’ils arrivent encore à se suivre mutuellement. Le tout avec une gouaille et un plaisir contagieux.

Ca part dans tous les sens, c’est trash, c’est irrévérencieux, c’est follement drôle et imaginatif, c’est Martine et Jacquelle, ou l’inverse, ou autre chose. Sur le trottoir devant toutes les bonnes crèmeries, mais plus spécifiquement à Carnon (34), Chamarande (91), Limoges (87), Angoulème (16), Cannes (06), Montréal (Canada), Pornichet (44), Dinan (22), St Malo (35), Caen (14), Falaise (14), Rieupeyroux (12), Libourne (33), Les Sables d’Olonne (85), Noirmoutier (85), St Brévin (44), La Tranche sur Mer (85), St Hilaire de Riez (85), St Jean de Monts (85), Notre Dame de Monts (85), St Gilles Croix de Vie (85), Barbâtre (85), Aniane (34), et Riec sur Belon (29) cet été. Si vous les loupez, c’est vraiment que vous le faites exprès!

Prétexte: L’Ours, de Tchekhov, plaisanterie en un acte
Destruction du texte, scénographie, effets spéciaux, costumes, jeu: Christelle Lefèvre et Pierre-Jean Ferrain
Visuels: (C) Cie de l’Art Osé, M. Dochtermann

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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