Théâtre
L’Ecole des femmes, à la Comédie-Française: insulaire et lumineuse

L’Ecole des femmes, à la Comédie-Française: insulaire et lumineuse

27 novembre 2011 | PAR Emma Letellier

L’illustre Comédie-Française accueille son ancien administrateur Jacques Lassalle pour une nouvelle mise en scène de l’inépuisable Ecole des femmes. Plus de quatre siècles après son premier succès le 26 décembre 1662, l’histoire d’Arnolphe et d’Agnès continue de surprendre et d’émouvoir le plus contrasté des publics.

 

L’obscurité n’enveloppe pas la salle de son silence liminaire. Mais un voyageur, aux allures de gentilhomme surgi des baignoires, ménage à l’alexandrin de Molière sa première respiration : il conte en pleine lumière aux cornards cachés dans l’orchestre qu’il n’est d’autre moyen pour éviter le cocuage que d’épouser une sotte !  Avec Chrysalde, l’ami sincère et fidèle, auquel Gilles David rend sa douceur et son à propos, le public défie en silence ce nouveau monsieur de La Souche de garantir par un stratagème infâme sa propre réputation. Car monsieur prétend élever la jeune Agnès dans l’ignorance du monde afin de s’en façonner une épouse honnête, vertueuse et dévouée. Mais l’innocente agnelle aura tôt fait de s’éveiller à la spontanéité du sentiment amoureux quand le premier blondin lui tirera sa révérence.

L’histoire d’Arnolphe est donc celle d’un jaloux par anticipation, d’un prédateur subjugué, d’un amoureux trop machiste qui séquestre celle qu’il aime et qui se trouve pris à son propre piège, enfermé dans son désir passionné. L’histoire d’Agnès est celle d’une enfant qui se réveille femme en découvrant le plaisir d’aimer. Julie-Marie Parmentier donne un nouveau visage à la candeur légendaire de ce personnage qui loin d’informer la naïveté, offre ici une image de l’honnêteté. Dans son amour pour Horace, ingénu formidable aussi vert que son costume et incarné avec une cocasserie touchante par Jérémy Lopez, elle est sincère et véritable. Dans son dégoût pour un parâtre incestueux, à moitié fou de douleur et de désir, elle élève la juste voix du courage et de la rigueur.

Ce sont ces parcours des personnages, ces transformations des caractères s’enchaînant au rythme effréné de péripéties multipliées, que la mise en scène de Jacques Lassalle s’attache à faire valoir. D’après lui, dans cette pièce comme dans la vie, les êtres ne sont pas faits d’un seul tenant.Et le mari trompé devient un héros tragique aux prises avec une frustration et une folie qui suscitent la compassion du spectateur. Thierry Hancisse accorde ainsi avec habileté toutes les tessitures du registre amoureux : depuis l’assurance présomptueuse jusqu’à l’humiliante imploration.  Quant à Agnès, si elle nous fut « une apparition » à l’Acte I, son éblouissant sourire se fige bien vite dans une rigueur toute racinienne et la belle, en cheveux et en déshabillé dans la pénombre d’une « nuit éternelle » rend un hommage magnifique à la puissance féminine.

Enfin, l’ingénieux dispositif scénique de Géraldine Allier faisant du séjour d’Agnès, une attrayante forteresse plantée sur un îlot marécageux concourt avec habileté à tracer les contours de la folie d’Arnolphe : romantique attardé se rêvant une prairie bucolique pour goûter à son amour. Or du chant des oiseaux et du clapotis cristallin de l’eau vive, les deux paysans folâtres campés avec humour par Céline Samie et Pierre Louis-Calixte, et peut-être Agnès, semblent davantage en goûter les plaisirs. On voit dès la fin de l’acte I, la belle caresser un oiseau avant de le laisser s’envoler. Si « le petit chat est mort », c’est avec toute la pureté d’un sentiment véritable conduit par la seule intuition d’un cœur, fort peu émoulu au tranchant éducateur.

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Emma Letellier

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