Théâtre
Le Rameau épistolaire de Diderot sur les planches du Ranelagh

Le Rameau épistolaire de Diderot sur les planches du Ranelagh

15 septembre 2013 | PAR Franck Jacquet

Dans le cadre de la célébration du tricentenaire de la naissance de Diderot, le théâtre du Ranelagh reprend un de ses spectacles fétiches, Le neveu de Rameau. La religieuse, pièce montée à partir des échanges épistolaires du philosophe, fait aussi partie de la programmation. L’occasion de redécouvrir un texte majeur de la fin du XVIIIe siècle très riche bien qu’un peu négligé à côté de ses homologues voltairiens ou rousseauistes. Ces deux courtes pièces laissent à voir deux mises en scène et interprétations très différentes des préoccupations de Diderot dont le grand défaut pour la postérité fut sans doute de ne pas élaborer de système.

Le Neveu de Rameau, texte majeur
On ne peut y aller par quatre chemins, le Neveu de Rameau est un texte essentiel pour comprendre le XVIIIe siècle et l’Ancien Régime finissant. Diderot écrivit ce dialogue dans sa période faste de production, les années 1760. C’est un dialogue satirique se déroulant essentiellement entre le philosophe et un fou, en l’espèce le neveu du grand compositeur tombé dans la plus répugnante des déchéances. C’est en fait un dialogue intérieur. L’argument est simple mais la structure épistolaire d’origine, remaniée pour composer l’ensemble, comprend des parties très rigoureusement distinctes. Le tout est scandé par plusieurs intermèdes au clavecin.
L’interprétation inquiète les premières secondes, le philosophe semblant par bien trop pontifier. Mais très rapidement l’ensemble prend merveilleusement. Le philosophe se souvient de ses rencontres avec le jeune aliéné et se rend compte qu’il est plus fou au regard de ses conventions sociales et de ses règles morales qu’irrationnel et dangereux. Il prend forme rapidement en un second personnage, interprété par Nicolas Vaude. Sale, épidermique, difficile à cerner, il n’en développe pas moins des traits de caractères propres à la société de son temps pour s’adapter à elle et s’en jouer, sans pouvoir pour autant avoir les ressources pour transcender cette place qu’on lui a allouée. Cette place, il s’en accommodera jusqu’à la pantomime. Par ses éructations, il séduira progressivement le philosophe tout en le glaçant, le rapport de force étant peu lisible entre ces deux archétypes.
Surtout, pour ceux qui s’attachent au texte, on découvre un essentiel. Le neveu de Rameau trouve souvent sa place dans un manuel du secondaire, au mieux il est largement repris dans un Lagarde et est ensuite oublié. Mais à sa réécoute (on précisera que le texte est coupé), on se rend compte combien Diderot dit énormément sur le passage de la société moderne au monde contemporain. Les thèmes majeurs sont foison. La question de la liberté, de la détermination de l’enfance et de l’éducation si chère à Rousseau et avec lequel il polémiqua. Le régime est critiqué et le Roi ramené à une personne comme une autre. L’opposition entre nature et culture est questionnée alors que le philosophe défend que les aménités propres peuvent être perfectibles. Le jeu de miroir entre le lui (le fou) et le moi (le philosophe) rappelle selon Foucault la transition vers une nouvelle société, la fin de l’âge classique, alors qu’on commence à entendre ce fou qu’auparavant on enfermait et qu’on commence à voir poindre comme le « génie fou » à fulgurances du XIXe siècle. Mais il y a encore bien d’autres choses : la sensiblerie de l’éducation et la révolution de l’enfant tant étudiée par Philippe Ariès. On trouve aussi des traces du grand débat sur l’utilitarisme et l’économie politique entre Hume et Rousseau quelques années plus tôt… Le matérialisme a sa place dans la bouche du fou. In fine, le texte d’une richesse incroyable, réceptacle des débats du siècle, est servi par l’interprétation qui permet de laisser le spectateur s’attacher à telle ou telle dimension.

La religieuse et le débat sur la condition monastique
Après le monument du Neveu, La Religieuse peut paraître un peu lisse. Suzanne Simonin, jeune fille de bonne famille se voit contrainte d’accepter de prononcer des vœux monastiques parce qu’en réalité issue d’une union contre nature. Alors qu’elle entre en religion, elle perd sa condition, ses privilèges, sa famille… mais surtout sa liberté. Elle ne cesse dès lors de réclamer à corps et à cris sa libération. Il faut dire que sa situation est aggravée par le fait qu’elle tombe dans de bien mauvaises mains. Suzanne, très croyante et figure prisée de ces philosophes de l’individu, peignant cette naïveté non corrompue par la société, raconte par ses lettres son calvaire : perte de son statut, emprisonnements et mauvais traitements dans un premier couvent tenu par une Thénardier aussi hypocrite que bigote et violente, difficultés judiciaires pour lever sa condition sans oublier la folie d’une mère supérieure lesbienne et hystérique.
Les lettres « parlent » pour elle, le roman de Diderot étant constitué à partir d’un échange épistolaire avec ses proches qui ne fut publié et organisé après sa mort. Celui-ci était issu d’un fait réel se situant à Longchamp. La mise en scène cherche à instaurer une polyphonie en instituant plusieurs personnages. Le système d’archétypes intéresse certes, mais plusieurs effets agacent : rappels des pensées de la jeune fille par des enregistrements sonores, ficelles un peu lourdes…
On n’entrevoit pas moins les débats religieux et politiques animant les Lumières, « intellectuels » engagés avant l’heure. La césure entre le rigorisme janséniste incarné par la première mère supérieure et la corruption sexuelle et religieuse de la seconde (moliniste et jésuite ?) est bien une épreuve majeure pour la société de l’époque qui s’interroge de plus en plus de la place de la religion dans le quotidien et sur le statut privilégié de l’institution – ordre ecclésiastique. Bien évidemment, la justice défenseur de l’ordre organique est dénoncée mais avec véhémence et aussi en ménageant quelques nuances, l’avocat bien intentionné et animé par les idéaux de l’époque ne maîtrisant ni son discours, ni ses références. Au final, le destin de sœur Simonin est digéré par l’organisation monastique et carcérale. Pour autant, toute son humanité continue de réclamer son bien premier, la liberté…

Diderot l’oublié
L’année passée, plusieurs célébrations régionales, nationales et internationales avaient été l’occasion de célébrer le tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau. Pour Denis Diderot, seule Langres sa ville natale s’est fendue d’un programme certes honnête et accessible mais sans conteste à la taille de la modeste commune. Les colloques et journées d’études autour de la vie et de la portée du philosophe sont de même d’une ambition bien moindre que celle de Genève (et Montmorency) qui rappela avec force l’image du philosophe du Contrat social.
C’est dire si le théâtre du Ranelagh porte par le festival Diderot un programme salutaire. En effet les deux pièces sont complétées par des ateliers philo pour les plus jeunes, des cafés philo autour notamment du grand Œuvre du philosophe : L’Encyclopédie dont certaines planches sont affichées dans le foyer de ce charmant théâtre aux boiseries néo-gothiques. L’adaptation de Jacques Rivette de La Religieuse vient rappeler que le lieu fut longtemps un cinéma de quartier. On ajoutera à ces manifestations une conférence sur les liens de Diderot au matérialisme et les lectures de la correspondance à Sophie Volland par Barbara Schulz.
La saison Diderot vient donc largement combler l’oubli officiel de celui qui fut l’un des piliers de la République des Lumières et de cette nouvelle relation entre politique et « intellectuels », bien avant que les « Rousseau du ruisseau » (R. Darnton) tels Brissot ou Marat ne participent directement aux événements révolutionnaires.

Le neveu de Rameau apparaît réellement comme un texte essentiel au sein du corpus des Lumières. Servi par l’éructant Nicolas Vaude, il devient accessible à tous et témoigne des différentes facettes des engagements de son auteur. Le texte raccourci pour la représentation, on conseillera son analyse par Foucault dans Histoire de la folie à l’âge classique ainsi que la biographie de Sophie Chauveau, Diderot, le génie débraillé, mettant en scène la parallèle exubérance du texte et de son auteur.

Jusqu’au 31 décembre
Le neveu de Rameau (19h)
La religieuse (21h)
Durée de chaque spectacle : 1.30 env.

Infos pratiques

le Caveau de la République
Théâtre Bouffes Parisiens
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