Théâtre
Le Misanthrope de Jean-François Sivadier au Théâtre du Nord

Le Misanthrope de Jean-François Sivadier au Théâtre du Nord

01 mai 2013 | PAR Audrey Chaix

 britannicusAprès Büchner, Shakespeare ou encore Feydeau, c’est aujourd’hui avec Molière que Jean-François Sivadier poursuit son exploration du théâtre et de ses rouages. Avec Le Misanthrope, il choisit l’une des plus sombres comédies de Molière et propose au spectateur une lecture originale et engagée, tout en respectant avec brio l’esprit du théâtre de tréteaux.

Et cela commence avant même que le début de la pièce : Vincent Guédon, qui interprète le raisonnable Philinte, s’adresse au public en alexandrins, l’invitant à deviner les mots à la rime, dans un petit jeu léger qui invite les spectateurs à éteindre leurs téléphones portables et ne pas prendre de photos. Si, tout au long de la pièce, l’interaction avec le public reste discrète, elle est néanmoins toujours présente, sous différentes formes. Toujours, Sivadier rappelle que le théâtre est avant tout tourné vers la salle et non vers le plateau, et que sans le public, point de représentation.

Recouvert d’un mélange de feuilles de plastique noir émaillés de morceaux dorés, le plateau est remarquablement exploité par Sivadier. De chaque côté du plateau, les techniciens qui font tomber les voiles ou lèvent les pendrillons sont visibles, l’artifice du théâtre est toujours désigné. Le décor semble être fait de bric et de broc : des lustres faits de chaises d’écolier, elles-mêmes amassées en tas sur le sol, des petites fontaines à la limite du ridicule, un carrosse brinquebalant et des ampoules défaillantes… c’est dans un décor de pacotille qu’évoluent les personnages, comme pour mieux mettre en lumière les artifices de la cour royale que critique ici Molière.

 Nicolas Bouchaud est un Alceste magnifique, tout en chair et en puissance. Capable d’être aussi touchant qu’un enfant, aussi ridicule qu’un amoureux transi, aussi effrayant qu’un ours en colère, il est couvert de d’autant de sueur et crache d’autant de postillons qu’il donne de sa personne. Il entre sur scène en chantant Should I Stay Or Should I Go de The Clash, prend des intonations à la Johnny Hallyday, s’approprie les vers d’Alceste pour incarner avec une grande justesse et une grande précision les contradictions du misanthrope, convaincu de la futilité du monde et pourtant amoureux d’une femme qui est la futilité même.

A ses côtés, Vincent Guédon est un Philinte plein de bon sens et de raison, et Célimène, interprétée par Norah Krief, apparaît plus comme une jeune écervelée sans mauvaise intentions que comme une manipulatrice perverse. Pour compléter le tableau, Christophe Ratandra et Stephen Butel sont hilarants dans le rôle des petits marquis ridicules, couverts de poudre et de vêtements extravagants, Cyril Bothorel est un Oronte précieux et constamment outré, qui balance dans le visage de ces interlocuteurs une chevelure filasse. Les femmes tirent leur épingle du jeu avec Anne-Lise Heimburger, une Eliante bien assortie à Philinte dans son discours raisonnable et son jeu bien ajusté, et Christèle Tual, altière Arsinoé. La scène de confrontation entre cette dernière et Célimène est d’ailleurs l’un des morceaux de bravoure du spectacle, qui permet de donner à la volage Célimène une plus grande profondeur.

Avec cette excellente troupe, Sivadier accentue la noirceur qui caractérise Le Misanthrope : l’aspect comique est bien là, évidemment, et tout à fait assumé, mais il ne prend pas le pas sur la mélancolie qui forme le sous-texte de la pièce. Plus la représentation avance, plus elle se fait réflexive, faisant de la situation d’Alceste une métaphore plus globale sur la société humaine. La seconde lecture de la pièce de Molière n’est pas neuve, mais la mise en scène de Sivadier lui donne une seconde jeunesse, dans un équilibre subtil entre la comédie pure, art auquel Molière excellait, et la critique d’une société abêtie par la poursuite de son intérêt propre et l’hypocrisie envers tout un chacun.

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Visuels : © Brigitte Enguérand

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