Théâtre

[Festival d’Automne] « Le Metope del Partenone » : Romeo Castellucci nous maintient vivants devant les morts

[Festival d’Automne] « Le Metope del Partenone » : Romeo Castellucci nous maintient vivants devant les morts

23 novembre 2015 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Le Festival d’Automne poursuit son portrait consacré depuis l’année dernière à Romeo Castellucci. Alors qu’au Théâtre de la Ville le premier acte de cette trilogie, Ödipus der Tyrann, impose un questionnement sur les fondements de la tragédie, son Métope del Partenone arrive à La Villette après avoir été créé en juin 2015 à Bâle. Personne d’autre que l’homme qui a mis l’Enfer sur le plateau de la Cour d’Honneur ne pouvait dans un geste eschatologique, prédire l’avenir à ce point en nous confrontant, dans une sublimation du réel, aux images des attentats du 13 novembre 2015.

Les métopes sont des éléments architecturaux. Ceux du Parthénon athénien sont comme une bande dessinée. Sur chaque plaque on peut voir des personnages le plus souvent en position de combat. Dans ces guerres, les centaures au corps de cheval s’opposent aux hommes. Ce sont des histoires qui nous dépassent et qui viennent dire notre petitesse face au destin. Ce spectacle est une tragédie grecque, on ne peut en douter, mais Castellucci, ne garde ici que l’essentiel de la tragédie. Il nous le dira après le spectacle : « La mort fait partie du spectacle, mais là, c’est différent, il n’y a que la mort« .

On se dit parfois face à un public que chacun vient avec ses états-d’âme. Ici, dans la Grande Halle vide, aux vitres munies de pendrillons pour ne pas effrayer les passants, tout le monde est dans la peine. La première parisienne a eu lieu tout à l’heure, à 13 heures, beaucoup de professionnels se parlent : « Tu as perdu quelqu’un toi ? » « Non, pas directement« . On se pose des questions sur les conséquences économiques des annulations des sorties scolaires… L’excitation qui est toujours là avant un nouvel opus de Romeo n’y est pas. On entre tous le ventre serré dans la salle car on sait ce que l’on va y trouver.

Plus en avant dans la journée, Castellucci avait publié un texte qui ne laisse aucun espoir. Il le lira en préambule de la représentation : « Le Metope del Partenone a le malheur de contenir des images identiques à ce que les Parisiens viennent de vivre il y a seulement quelques jours. Cette action a le malheur particulier d’être un miroir atroce de ce qui est arrivé dans les rues de cette ville. Images difficiles à supporter, obscènes dans leur exactitude inconsciente.  Je suis conscient que trop peu de temps a passé pour traiter cette masse énorme de douleur et que nos yeux sont toujours grands ouverts sur la lueur de la violence. Je suis conscient de cela et je vous demande pardon. Mais je suis impuissant et ne peux rien faire face à l’irréparable que le théâtre représente. Voilà, en ce moment il me semble plus humain d’être là. Être ici aujourd’hui signifie qu’il faut être présent et vivant, devant les morts ».

Ce qu’on l’on verra c’est la répétition du désespoir. Un corps tombe, il saigne, une ambulance arrive en activant des sirènes (dont le son a été diminué pour éviter les frayeurs), les secouristes ne parviennent pas à le sauver. Après chaque décès, une fois le voile tombé sur un corps un temps abandonné, une énigme est posée au mur, comme à Athènes, et à cette devinette on aurait tout le temps envie de répondre : la mort. Mais non, il y a de la vie. Il y a « demain », une « ombre », un « œil ». On mentirait alors si on disait que cette succession de métopes est désespérée. En fait, Castellucci, dans le contexte de la guerre qui s’est abattue sur Paris permet de réaliser un deuil collectif en nous permettant de pleurer ces morts qui nous ressemblent mais qu’on ne connaissait pas dans leur majorité.  Le ballet est insoutenable. D’abord la vision d’un homme ou d’une femme qui fut avant cette heure un être vivant et qui là, gît entre deux. Le temps d’arrivée des secours semble infini et leur impossibilité à sauver encore plus. Ils sont quatre, et ce sont de « vrais » secouristes qui sont sur le plateau, et ils ne peuvent rien faire. Les mots pour dire la mort sont cinglants : « C’est fini », « On arrête », « Terminé« .

Castellucci voulait travailler sur la mort par accident, celle qui nous dépasse, il n’avait pas imaginé une seconde qu’en voyant arriver ces ambulances, tous revivraient les scènes vécues ou vues du 13 novembre 2015. L’effet est propre à chacun. Sur cette scène, nous sommes dans une ville, le public est debout, appelé à se déplacer pour permettre aux secours de se rapprocher au plus près du corps.

On peut faire semblant que tout cela est pour de faux. Ce n’est que du théâtre voyons. Mais c’est rapidement impossible. La Tragédie avait à Athènes un rôle de catharsis et ici, à Paris plus en deuil que jamais, la dynamique est la même. Les gens se prennent dans les bras, les yeux s’embuent. Nous sommes ici à une messe laïque d’enterrement. Nous sommes ensemble, nous sommes debout, nous sommes vivants.

Merci Romeo.

Visuel : ©Peter Schnetz.

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