Théâtre
Le Mariage de Maria Braun : Ostermeier allège Fassbinder

Le Mariage de Maria Braun : Ostermeier allège Fassbinder

29 juin 2015 | PAR Christophe Candoni

Thomas Ostermeier présente au Théâtre de la Ville à Paris son adaptation du chef-d’œuvre de Fassbinder sorti au cinéma en 1979, Le Mariage de Maria Braun.

Rainer Werner Fassbinder aurait eu 70 ans le mois dernier. L’Allemagne célèbre justement cette année l’enfant terrible qui autrefois la maudissait. Mais Thomas Ostermeier n’a pas attendu le temps de ces prompts hommages pour réhabiliter cet auteur et réalisateur de génie puisqu’il a porté à la scène par deux fois le premier volet de sa trilogie allemande, Die Ehe der Maria Braun, d’abord à Munich en 2007, puis au dernier Festival d’Avignon avec sa troupe de la Schaubühne.

Fassbinder n’a cessé de vouloir en découdre avec ses démons comme avec ceux de son pays après la guerre. Sa mythique héroïne, Maria Braun, fascine tant elle représente cette Allemagne des années 1950, défaite et à reconstruire. Sa vie est un combat permanent. Aussitôt son mariage scellé sous les bombardements et dans les décombres, elle voit son mari regagner le front puis être donné pour mort. Elle arpente un temps la capitale avec son petit écriteau en carton porté au cou « Wer kennt Hermann Braun », puis ambitionne de sauver sa peau sans jamais renoncer à gagner son autonomie et sa liberté. Au fil de rencontres où s’entremêlent des velléités tenaces et des sentiments ambivalents, elle plonge dans les affaires, dans l’adultère et dans le crime. De l’ascension sociale fulgurante à la chute, il n’y a qu’un pas. Maria fait le constat de l’échec de sa vie et veut se supprimer.

Pour raconter ce trouble destin, Thomas Ostermeier a recours à son réalisme habituel et demeure fidèle à sa prédilection pour les salons froids et coquets. Un grand hall d’hôtel sert de décor unique où mobilier chic et cher, moquette au sol et épaisses tentures assorties transpirent un confort désuet et artificiel. Dans les tons bleu-gris, sa mise en scène est de papier glacé à l’image de Maria dont il fait une sœur, un double des Nora, Hedda et autres grandes héroïnes nordiques qui d’habitude l’inspirent tant et mieux. La belle Ursina Lardi campe le rôle-titre (tenu à l’écran par l’inoubliable Hanna Schygulla) d’une manière lascive et indéchiffrable qui captive bien qu’on n’y perçoive peu la force, la détermination, la combativité et ce parfum de scandale propre au personnage. Autour d’elle, quatre formidables comédiens masculins prennent en charge tous les autres rôles du scénario en se parant simplement d’un élément de costume, d’une perruque ou d’un accessoire. Cela donne lieu à des numéros de travestissements dont l’humour flirte avec la dérision ; ce burlesque hors-sujet parait absurde.

Tout s’enchaîne avec une vitesse et une fluidité impressionnantes. La pièce relève alors de l’incontestable tour de force mais pour ne devenir qu’une pure démonstration de virtuosité. Tout y est très habile, ingénieux, maîtrisé. Mais, en dépit de sa parfaite réalisation, il manque au spectacle la noirceur, la violence, l’inquiétude, l’inconfort, la profondeur, tout ce qui rend insolente et incandescente l’œuvre de Fassbinder. Allégée ainsi par Thomas Ostermeier, elle éblouit, au mieux, mais ne dérange ni n’émeut.

photo © Arno Declair

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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