Théâtre
Le Lucernaire fête ses 50 ans! Entretien-Portrait de son directeur, Benoit Lavigne

Le Lucernaire fête ses 50 ans! Entretien-Portrait de son directeur, Benoit Lavigne

14 septembre 2019 | PAR Geraldine Elbaz

Benoit Lavigne est Directeur du Lucernaire depuis 2015, Directeur du Théâtre de l’Œuvre depuis 2016. Il a travaillé avec les plus grands : Gérard Depardieu, Anouk Aimée, Jean Pierre Marielle, Francis Huster, Mélanie Thierry, Denis Lavant et bien d’autres. Comédien de formation, metteur en scène génial, à l’occasion de l’anniversaire du Lucernaire, nous lui avons soumis un petit questionnaire de Proust revisité… 

 

Quelle est votre vertu préférée?
L’honnêteté.

Quel est le principal trait de votre caractère?
L’opiniâtreté, quand il y a une vraie envie.

Et c’est ce qui vous a guidé dans votre carrière?
Oui, c’est le désir aussi et la passion surtout, je crois.

Quelles qualités recherchez-vous chez l’autre?
Une certaine authenticité, une vérité.
Je recherche des gens vrais.
La fidélité aussi et l’humilité.
J’aime quand on n’est pas dans l’artifice, quand on est sincère.

Quelle est votre occupation préférée?
Alors ce n’est pas vraiment une « occupation » mais : mes filles, ma famille.

Quelle est votre idée du bonheur?
Je crois qu’on n’atteint jamais le bonheur.
Le bonheur, c’est peut-être d’arriver à trouver un équilibre entre ses envies intimes, personnelles et professionnelles et d’être à l’écoute des gens qu’on aime.

Et vous l’avez atteint le bonheur aujourd’hui?
C’est un travail quotidien et en vieillissant, on s’améliore.

Si vous n’étiez pas vous, qui aimeriez-vous être?
Alors, je ne sais pas qui j’aimerais être mais il y a des métiers qui me font rêver: chef d’orchestre par exemple, un grand musicien, un grand pianiste, un grand violoniste, c’est incroyable, je trouve cela tellement inatteignable quelque part.
Dans un autre style, j’aime beaucoup la corrida, c’est mal vu mais je trouve qu’un toréador comme José Tomás, c’est assez fascinant avec toute la violence, toute la cruauté que cela peut engendrer, mais il y a quelque chose de sacrificiel, d’art brut qui peut m’embarquer émotionnellement. Parfois c’est une boucherie, parfois c’est de l’art.

Quels sont vos auteurs de théâtre préférés ?
Très classiquement, je vais dire Shakespeare. Avec Tchekhov ce sont les deux plus grands. Shakespeare, parce qu’il a une dimension poétique d’une puissance incroyable aussi bien dans la tragédie que dans la comédie. C’est sans égal. Tchekhov, parce que c’est le théâtre de l’intime, c’est d’une intelligence et d’une finesse au scalpel qui est assez remarquable.
Et il y a un auteur irlandais que j’aime beaucoup, qui est peu connu et qui s’appelle Brian FRIEL, c’est un peu le « Tchekhov irlandais ». J’ai monté l’an dernier une pièce qui s’appelle Guérisseur dans la petite salle du Lucernaire au Paradis.

En ce moment, que lisez-vous ?
L’été de Camus.

Une citation de théâtre que vous aimez et qui pourrait être votre devise ?
Je suis très très nul en citations mais il y a la fameuse réplique de Shakespeare qui est « le monde est un théâtre».
Quand on voit aujourd’hui comment le Président des Etats-Unis, qui est la première puissance mondiale, communique sur Twitter…
C’est un théâtre, c’est du spectacle.

On est dans la comédie ou dans le drame alors ?
C’est parfois de la farce et de la tragi-comédie. Aujourd’hui on est dans une société de communication où tout va très vite avec ses excès. Cela permet parfois de libérer la parole et de dévoiler des affaires, de bouger, d’avancer, de provoquer mais aussi avec des excès terribles de déchaînements de violence. Les gens sont coupables avant d’être jugés et c’est terrible ce déferlement sur les réseaux sociaux, cela représente une certaine solitude de notre société dans laquelle le lien social est de plus en plus compliqué.

Comme dans le film Her (de Spike Jonze) avec Joaquin Phoenix ?
Oui avec cette société qui se referme sur elle-même et je trouve que Joaquin Phoenix est un immense acteur.

Et on voit bien dans le film ce côté très individualiste.
Oui, tout à fait. Il y a vraiment une société à deux vitesses, en tout cas en France : dans les villes, on est hyper connectés et quand on va au fin fond de la Creuse ou de la Dordogne, on est dans une société qui n’est pas la même, où le lien social est peut-être plus fort mais c’est autre chose, c’est un autre monde que nos dirigeants d’ailleurs ne connaissent pas vraiment.

Une citation de théâtre qui illustrerait le Lucernaire ?
Il y a une citation de Laurent Terzieff qui dit « le théâtre n’est pas ceci ou cela, il est ceci et cela » et le Lucernaire, c’est ça ! Ce n’est pas pour rien que Terzieff était associé à ce lieu éclectique, où l’on a comme ligne de conduite la qualité des artistes et des textes qu’on présente, qu’il s’agisse de théâtre musical, jeune public, contemporain, classique, clown…
Il y a une vraie liberté au Lucernaire, un vrai éventail de créativité que nous essayons de représenter et de mettre à l’affiche.

Votre programmation s’adresse à tout le monde ?
Oui on essaie. En ce moment on a Camus, un texte de Kafka, une variation complètement folle sur Macbeth de Shakespeare, Joffo avec un sac de billes et des spectacles jeune public comme Michka ou Quasimodo, des créations contemporaines… C’est un théâtre sans frontières, un lieu de créativité et de liberté qui accueille aussi bien le théâtre privé que le théâtre public et qui s’adresse à toutes les générations. On a eu Judith Magre – qui a 92 ans – il y a deux saisons et on a de très jeunes comédiens de l’école de théâtre qui ont 18 ans.

Quels sont vos coups de cœur 2019 ?
Gérard Depardieu qui chante Barbara, car j’aime profondément Barbara dans l’écriture, dans la poésie de ce que cela raconte, dans l’interprétation. Je trouve que c’est l’égal de Brel. Et de tous les hommages à Barbara, Depardieu qui n’est pas un chanteur, incarne magnifiquement les textes de Barbara. On retrouve l’émotion, la puissance, la poésie, la sensibilité qu’elle était capable d’offrir au public.

Quel est votre état d’esprit actuel ?
Bouillonnant, dans le sens où il y a plein de choses : on a les 50 ans du Lucernaire, la présentation de la saison lundi, on attaque la nouvelle saison au Théâtre de l’Œuvre samedi avec un concert de Hawksley Workman, ensuite avec Fanny Ardant, Marina Rollman et Roman Frayssinet qui sont des artistes très différents.

Quelle est votre première expérience au théâtre du Lucernaire ?
J’ai fait un rendez-vous ici pour la première fois pour l’adaptation d’une nouvelle de Tchekhov, La Salle n°6 avec Christian Le Guillochet, qui était le directeur. J’avais monté un spectacle au festival d’Avignon avec Denis Lavant et j’avais créé ensuite une compagnie. On avait envie d’adapter cette nouvelle avec un ami à moi qui s’appelle Fabrice de la Villehervé et on est venu voir Christian avec une nouvelle très noire qui se passe au fin fond de la Russie, en Sibérie dans un asile psychiatrique. Le genre de truc où on vous dit merci, au-revoir. Et là, on est venu avec ce projet et le mec nous a dit ok, je vais vous programmer.
On a pu jouer ce spectacle à une période qui ne correspondait pas du tout, je crois que c’était au printemps, pas vraiment la bonne période pour jouer ça.
C’était les premiers pas au Lucernaire.
Et très vite, quand on joue ici, quand on travaille ici, les gens sont attachés, amoureux à ce lieu parce qu’il y a le bar, le restaurant, Leila et Céline à la billetterie, qui sont là depuis des années, portant avec elles toute l’histoire du Lucernaire, parce qu’il y a une effervescence permanente avec beaucoup de compagnies qui se côtoient. C’est un lieu de vie.
J’y ai fait trois spectacles en très peu de temps, les uns derrières les autres, avant de partir au Théâtre 13 puis dans les théâtres privés et c’est un peu ici que j’ai appris à faire mon métier.

Et alors comment devient-on directeur de théâtre ? Est-ce que c’était une vocation ? 
Non, ce n’était pas forcément une vocation.. En arrivant à Paris, quand j’étais jeune oui je voulais être comédien et j’ai très vite compris que dépendre du désir des autres ce n’était pas mon truc. J’avais plus envie de susciter le désir et de créer. Je suis aussi issu d’une famille qui n’a rien à voir avec le monde du théâtre et qui a toujours entrepris des choses. J’aime bien entreprendre mais c’est venu assez tard. J’ai pas mal travaillé au Théâtre de l’Atelier, qui était à vendre. J’avais imaginé à un moment donné m’associer avec quelqu’un pour reprendre ce théâtre et puis ça ne s’est pas fait. Je suis retourné au Lucernaire peu après pour voir un ami jouer et je n’ai pas reconnu le lieu. Il y avait peu de monde, peu de public et j’ai eu un sentiment de tristesse en discutant avec Leila et Céline à la caisse. A ce moment-là, j’ai eu envie de faire quelque chose, j’ai rencontré le patron des éditions de l’Harmattan qui est le propriétaire du lieu et l’ancien directeur Philippe Person ayant la volonté d’arrêter pour créer un pôle pédagogique dans le lieu, les choses se sont faites au fur et à mesure des discussions et avec beaucoup d’élégance de la part de Philippe Person. La transition s’est faite et comme je ne voulais pas arriver tout seul, j’ai pris Karine Letellier avec moi, elle dirigeait avec moi la compagnie que j’avais et elle est toujours en charge de la programmation aujourd’hui. En même temps, j’ai repris la direction du Théâtre de l’Œuvre car Frédéric Franck m’a demandé de lui succéder et je me suis retrouvé assez vite à la direction de deux théâtres.

Et la mise en scène ne vous manque pas ?
Si, mais la gestion et la direction de deux théâtres, c’est beaucoup de travail et si on veut le faire bien, il faut être présent en permanence.
J’essaie de m’organiser pour refaire de la mise en scène en 2020.

Crédit Photos ©Karine Letellier ©Julia Fortuin

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Geraldine Elbaz
Passionnée de théâtre, de musique et de littérature, cinéphile aussi, Géraldine Elbaz est curieuse, enthousiaste et parfois… critique.

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