Théâtre

Le déroutant et radical solo de Jacques Albert sur la destructivité humaine à Théâtre Ouvert

Le déroutant et radical solo de Jacques Albert sur la destructivité humaine à Théâtre Ouvert

15 avril 2019 | PAR Sarah Kellal

Théâtre Ouvert accueille la première création personnelle de Jacques Albert, membre du collectif Das Plateau.  Déroutante proposition autour de la question de la guerre et de la violence qui gravite autour de nous et en nous. Un objet encore en chemin mais qui frappe déjà fort, questionne et secoue.

 

« Rien ne nous protège de la possibilité de tuer. » *

Déroutant Jacques Albert. Déroutant et ambitieux. En créant un « solo théâtral, cinématographique et théorique sur la destructivité humaine », il s’aventure sur les chemins opposés au politiquement correcte et permet un déplacement du regard posé sur la complexité de la barbarie humaine. La nôtre. Sa performance élève la réflexion et tente d’échapper à la bien-pensance communément admise à ce sujet.

 Son solo, objet hybride et atypique, est composé de deux parties, l’une mêlant vidéo, mouvement et théâtre, l’autre, prise de parole théorique adressée frontalement au public.

 Sur scène, un écran, sur lequel apparaît en direct le visage de Damien lors de ses appels sur Skype ou sur lequel sont diffusées ses archives personnelles: montage de moments de jeux avec sa fille et d’entretiens lors desquels il  témoigne de son métier et de son expérience à un interlocuteur hors-champ. Un bureau aussi, sur lequel se trouve son ordinateur et ses armes : kalachnikov, ceinture, etc…

Damien, c’est un mercenaire employé par une société militaire privée au Yémen. C’est un type normal, banal, comme il y en a plein. C’est le voisin, le frère, l’ex-conjoint lambda. Damien tue. C’est son travail. Entre deux tueries, il est derrière son écran d’ordinateur et passe ou reçoit des appels sur Skype : à son ex-femme, à sa petite fille, à une amante, à sa mère, à des collègues mercenaires avec lesquelles il est question de missions ou de gosses à amocher. Doublement exposé à nos regards, Jacques Albert donne vie à une fiction emprunte d’une troublante quotidienneté. Spectateurs passifs, nous assistons, déstabilisés, parfois amusés par sa désinvolture, à ce qui se déroule devant nous : le temps hors de celui dédié à la perpétration des actes de mort. Un Damien au repos, en pause, mais prêt à reprendre « le travail ».  L’avant. L’après. Les petits riens. Les rires. La fatigue. La joie. Tout ce qui fait aussi que l’homme est homme. Le jeu de Jacques Albert, ultra-réaliste, quasi cinématographique, redouble la sensation d’immersion déjà bien renforcée par le dispositif scénique.

Instants d’abstraction aussi, où Damien, kalachnikov au poing et bras levés vers le ciel, tournoie lentement sur lui-même jusqu’à finir au sol, ou enfile lentement, dans une semi-obscurité, sa tenue de combat et ses armes. Allers et venues entre quotidienneté et temps suspendu, qui s’étire. Naît alors une plongée étrange et hypnotique dans le quotidien ordinaire d’un tueur ordinaire, baignant dans la musique signée Jacob Stambach, transe planante et électrique épousant et étoffant parfaitement la proposition. Jacques Albert est inquiétant et grave,  en même temps qu’habité d’une grande candeur. Sombre animal en même temps que jeune garçon, ne se départissant que rarement d’un sourire juvénile en coin. L’échange, le va-et-vient qui s’opère entre lui et son personnage est troublant et ambigu.

La fracture nette entre la première et la seconde partie est radicale et surprenante. L’abandon de la fiction au profit d’une parole entre philosophie, théorie et didactisme est un pari pour le moins audacieux et risqué pour poursuivre et clore ce solo. Jacques Albert laisse de côté Damien pour s’adresser à nous en temps que Jacques Albert, et nous exposer ses réflexions et théories autour de la violence. Il nous parle de Christopher Browning, historien américain spécialiste de l’Holocauste, qui a étudié le cas d’hommes allemands ordinaires – ouvriers, vendeurs, employés etc – qui n’étaient pas nazis militants et qui ont abattu 38000 juifs à bout portant et en ont fait déporter 45000 autres. Il nous parle aussi du génocide rwandais, de l’acte de tuer un enfant, un bébé, entre autres.

On serait volontiers restés immergés dans la première partie, qui, malgré sa dureté, nous tient à distance par le truchement de la fiction. Pourtant, cette parole finale, que vient nous livrer avec humilité et sincérité Jacques Albert est une belle expérience. L’expérience que la scène peut aussi être ce lieu où l’artiste vient dire ce qui le traverse et le questionne, hors des codes de représentations habituelles. L’expérience que l’artiste peut s’interroger en même temps qu’il pousse à s’interroger ceux venus le regarder et l’écouter. Travaillant depuis cinq ans à la rédaction d’un essai philosophique sur les violences extrêmes et les destructions de masse, on a hâte de le lire, Jacques Albert, et de voir grandir et évoluer ce solo audacieux.

*Jacques Albert, après son spectacle, lors d’un échange avec le public.

Crédit photos: Christophe RAYNAUD DE LAGE

 
Du vendredi 12 au vendredi 19 avril 2019 à Théâtre Ouvert http://www.theatre-ouvert.com/
 
-mardi & mercredi 19h
-lundi, jeudi, vendredi & samedi 20h

Le site du collectif das Plateau: http://www.dasplateau.net/pages/LE_COLLECTIF_DAS_PLATEAU-79436.html

 

 

 

 

 

 

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