Théâtre
Le Ciel de Nantes, le film familial de Christophe Honoré

Le Ciel de Nantes, le film familial de Christophe Honoré

09 mars 2022 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Après nous avoir bouleversés en brisant ses Idoles il y a déjà deux ans, le plus cinéaste des metteurs en scène revient à l’Odéon avec Le Ciel de Nantes, une pièce qui, une nouvelle fois, demande aux fantômes d’éclairer les vivants.

« On ne peut pas mourir et consoler en même temps »

Les décors de Christophe Honoré sont toujours comme des plateaux de cinéma. Dans Nouveau Roman comme dans Les Idoles, les espaces étaient clairement définis comme étant des zones de jeu. Pour Le Ciel de Nantes, c’est la même chose. Nous sommes dans un cinéma plutôt vieillot. Fauteuils orangés et luminaires de la même teinte. Un projectionniste est dans la cabine, prêt à envoyer le film, le public est déjà là, assis, prêt à assister à à la projection. Mais ce public n’est pas n’importe quel public, et ce film n’est pas n’importe quel film.

Il s’agit d’un film sur la famille non fictionnée de Christophe Honoré, en partant de sa grand-mère Kiki (Marlène Saldana), son mari violent, Puig (Harrison Arévalo), son oncle Roger (Stéphane Roger), la fragile tante Claudie (Chiara Mastroianni), l’oncle Jacques (Jean-Charles Clichet) et sa mère Marie-Do, seule « rescapée » de ce monde englouti. C’est son frère, Julien, fidèle compagnon de route de ses spectacles qui joue ce rôle.Christophe Honoré est lui aussi sur scène, enfin, pas vraiment (dommage), incarné par Youssouf Abi-Ayad.

Il s’agit d’une histoire somme toute classique d’une famille française entre deux siècles, de la Seconde Guerre mondiale au sida en passant par l’Algérie. Il y a, comme dans toutes les familles, son lot de misères, de secrets, d’affronts, de fâcheries au-delà de la mort (« On est morts, on devrait s’en foutre ! »), de mépris, de choix qui semblent tordus pour les générations d’après, de cancers, de suicides. On cherche le bonheur, il est rare ici (« Rien n’est beau dans cette histoire »). Même quand il s’agit de danser en rythme sur « Spacer » de Sheila (« On ne touche pas à Sheila ! »), la scène est teintée de l’homophobie de la grand-mère ou du racisme de l’oncle Roger.

Bicots, poules, Ricqles et Zizou

La nostalgie au temps présent est un axe clair dans le travail d’Honoré, à moins que ce ne soit juste un trait de caractère. Et la caractéristique forte de ce ciel si noir est d’être pour la première fois un film autant qu’une pièce. Il y a un écran qui souvent descend et qui permet à Christophe Honoré de faire tourner une autre partie de sa famille de cœur, on croise Ludivine Sagnier et Marina Foïs par exemple. Il y a donc des mises en abyme successives, la plus forte est la plus personnelle, c’est celle de reconstituer une histoire que l’on n’a pas vécue d’après les récits familiaux autour de la table dans le HLM de Kiki. La seconde est de demander à des comédiens de jouer les membres de sa famille sur scène, et de demander à des acteurs de faire la même chose à l’écran. De façon générale, le jeu est éblouissant, Marlène Saldana est transfigurée en vieille dame des années 1990 à la mise en plis figée depuis 1962. Jean-Charles Clichet est magistral en fils à maman, prêt à mentir jusqu’à la tombe pour la protéger. Stéphane Roger est impeccable en raciste obsédé par « les bicots », Julien Honoré est parfait en Marie-Do, la maman, donc, toujours en vie de Christophe, Laurent et… Julien.

« Son film, c’est ses souvenirs à lui »

Malgré ses qualités, Le ciel de Nantes pêche par son sujet même. Dans ses pièces précédentes, l’universel se jouait ailleurs. Pour Nouveau Roman , il y avait cette sensation d’assister à une révolution littéraire, et pour les Idoles, le drame de ces vies fauchées par le sida bien trop tôt. On retrouve ces éléments dans Le ciel de Nantes, mais avec moins de force. Christophe Honoré donne la sensation de ne pas s’être tout autorisé. Et pour cause ! Les histoires de familles sont les plus complexes des sujets. C’est un classique du cinéma, de la littérature et du théâtre. On passe ces deux heures quinze avec délice et effroi face à tant de douleur. On note qu’une nouvelle fois, le père est absent, lui aussi mort trop tôt. Mais Le Ciel de Nantes n’a pas la force d’un chef-d’œuvre. C’est une pièce de théâtre parfaite. Honoré maîtrise les émotions et le mélo à souhait, le jeu des comédiens est un tourbillon de talents, mais du côté des spectateurs, le spectacle ne dépasse pas le seuil d’une pièce finalement trop classique. Honoré nous a habitués à des révolutions de fond et de formes. Ce n’est pas le cas pour ce Ciel. Mais cela n’enlève rien aux qualités immenses de ce récit de famille aux allures de guerre civile.

8 mars – 3 avril / Odéon 6e

Visuel : ©Jean Louis Fernandez

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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