Théâtre
Laurent Vacher, sur l’annulation de son spectacle « Giordano Bruno, Le Souper des cendres » : « On ne sait pas comment les directeurs de théâtre vont pouvoir jongler avec tous les reports »

Laurent Vacher, sur l’annulation de son spectacle « Giordano Bruno, Le Souper des cendres » : « On ne sait pas comment les directeurs de théâtre vont pouvoir jongler avec tous les reports »

11 novembre 2020 | PAR Julia Wahl

La nouvelle création de Laurent Vacher, Giordano Bruno, Le Souper des cendres, dont nous avions vu une répétition cet été, aurait dû voir le jour le 5 novembre au Théâtre de la Reine blanche. Le metteur en scène a répondu à nos questions sur cette annulation et ses nouveaux projets.

J’aimerais, pour commencer, savoir comment, sur le plan psychologique, vous vivez ce confinement ?

C’est un peu plus compliqué que le premier, parce qu’on sait ce que c’est qu’un confinement maintenant (rires) et puis ce confinement est un peu brouillé par le fait qu’une partie de l’activité demeure et que nous, qui sommes des gens en contact avec le public, nous retrouvons plus confinés que les autres.

Est-ce que vous parvenez tout de même à travailler, sous forme de répétition ou de résidence ?

Il y a deux choses : j’avais une première le 5 novembre, donc j’étais en répétition jusque-là. On est censé reprendre début décembre, mais tout cela est très hypothétique. Après, il y a l’annulation d’une création qui devait avoir lieu en février. C’est une création participative [Le Bal du bal], où je mélange professionnels et amateurs, qui n’aura pas lieu. Et là, je repars en résidence, parce qu’un théâtre me propose de venir faire un temps de travail sur une prochaine création. En même temps, la création a lieu dans un an, donc c’est vraiment plus un premier temps de travail qu’un temps de répétition.

De quoi s’agit-il exactement ?

Ça s’appelle Soudain, chutes et envols. C’est une création que j’ai commandée à Marie Dilasser, très librement inspirée des Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes, avec trois jeunes actrices. C’était un très beau texte, très poétique et en même temps très pertinent. C’est un texte qui s’adresse plus particulièrement aux collégiens et aux lycéens : c’est un peu une initiation à la philosophie de l’art d’aimer.

C’est-à-dire que vous avez l’idée de travailler, soit sous forme d’ateliers, soit sous forme de programmation dans des établissements scolaires, avec l’Éducation nationale ?

Oui, il y a des actions de prévues avec des collégiens sur cette question : qu’est-ce que l’amour ? On devait aussi travailler avec des personnes âgées dans des EHPAD, donc on va voir comment faire ça par internet, avec Skype ou autre. Le spectacle lui-même est prévu pour pouvoir être joué dans des établissements scolaires ou des endroits qui ne soient pas des théâtres. En même temps, la création a lieu dans un an et, d’ici là, il peut se passer beaucoup de choses.

Et votre création participative a été annulée parce que vous ne pouvez pas répéter à la fois avec des professionnels et des amateurs ou pour d’autres raisons ?

Oui, c’est ça. C’est un projet qui a déjà été reporté parce que, au départ, il devait être créé en mai dernier. Les amateurs sont des gens qui se mettent totalement en confiance par rapport à nous. Or, aujourd’hui, il y a quand même une espèce de défiance autour de la question de la maladie. Le reporter encore une fois, je trouvais que ça accélérait encore ce phénomène de crainte et de méfiance. Du coup, avec le théâtre partenaire, La Machinerie – Homécourt, on a préféré l’annuler et on s’est dit qu’on repartirait totalement à zéro sur ce projet en 2023. C’est loin mais, en même temps, on se dit que, comme ça, il y a des chances pour qu’on soit sorti complètement de cette histoire de virus.

Le prétexte, c’était de raconter une histoire de l’accordéon. Je suis en Lorraine, où l’accordéon a une présence très très forte du fait des bals. Et donc, j’imaginais ce que serait un bal aujourd’hui, en sachant que les bals, à une certaine époque, c’était aussi un lieu de parole : on parlait de la façon dont ça se passait d’une usine à l’autre, éventuellement de sexualité ou d’avortement à une époque où c’était interdit. La question, c’est de quoi parlerait-on aujourd’hui dans un bal ? Quelles seraient les problématiques de notre société ? Donc, j’écrivais beaucoup en parlant avec les gens autour d’un orchestre d’accordéons. Mais, pour tout ça, j’avais besoin d’une grande confiance, d’autant plus que les gens s’attrapaient, s’enlaçaient… Avec les distances, aujourd’hui, ça devenait compliqué et puis, après un premier report, il fallait annuler.

Pour en revenir à Giordano Bruno, Le Souper des cendres qui devait être créé le 5 novembre ; avez-vous des perspectives ?

On joue à Lille [au Théâtre universitaire] en février. Après, on avait des perspectives pour reprendre le spectacle l’année prochaine. On comptait beaucoup sur cette exploitation à la Reine blanche pour pouvoir montrer ce spectacle et pour le diffuser par la suite. Et puis, on ne sait pas encore très bien comment les directeurs de théâtre vont pouvoir jongler avec tous les reports.

Avez-vous l’hypothèse d’une reprogrammation à la Reine blanche ?

Oui, on devait jouer jusqu’en janvier. Donc, si la vie reprenait normalement, on reprendrait de toute façon ce qui était prévu. Si on ne peut faire aucune représentation cette année, on reporterait l’opération l’année prochaine, ce qui est très bien de la part de la Reine blanche. Après, je sais que aussi ils sont dans un véritable casse-tête de spectacles qu’ils avaient déjà reportés, donc je ne sais pas trop comment ils vont organiser tout ça, mais ils nous ont écrit formellement que ce qui ne serait pas fait cette année serait organisé l’année prochaine

Pour en revenir à ce texte, pouvez-vous nous parler de votre intérêt pour Giordano Bruno ?

C’est la deuxième fois que je fais une programmation sur ce philosophe. J’avais fait en 2002 une création qui s’appelait Giordano Bruno Des Signes des temps, qui racontait plus l’errance européenne de Giordano Bruno puisqu’il a dû très vite fuir l’Italie parcourir l’Europe en se faisant à chaque fois persécuté par tout le monde, pour revenir finalement en Italie où il a eu un procès face à l’Inquisition qui le condamnera à mort en février 1600. Le théâtre de la Reine blanche avait voulu que je retravaille sur ce spectacle-là et, moi, je leur ai proposé d’en faire un autre, à partir de ce livre absolument incroyable que Bruno a écrit qui s’appelle Le Souper des cendres. C’est sa première affirmation selon laquelle on vit dans un système infini. Alors, aujourd’hui, ça paraît facile à comprendre, mais en se replaçant dans son dans le contexte de son époque, ça paraît beaucoup plus complexe. Ce qui m’avait fasciné, c’est que, lors de son procès, à plusieurs moments, les juges lui ont proposé d’abjurer ; Bruno va refuser et, ne voulant rien lâcher, il comprend petit à petit qu’il sera condamné à mort. C’est cette espèce d’esprit de résistance que certaines personnes peuvent avoir qui m’a fasciné, comme Mandela ou des résistants. C’était un procès violent : à l’époque, il était tout à fait commun et normal de torturer les gens. J’ai repris des traces de son procès et j’ai surtout fait un gros travail d’adaptation du Souper des cendres et un gros travail aussi sur la musique. J’ai demandé une composition à deux contrebassistes. Je trouvais que, avec le son bas, grave et en même temps très délicat qu’a la contrebasse, on pouvait facilement imaginer une musique des astres.

Pouvez-vous à présent évoquer le travail de mise en scène à proprement parler ?

J’ai voulu un travail extrêmement dépouillé au niveau du plateau, c’est-à-dire que je ne cherche pas à faire une reconstitution historique, mais que, ce qui m’intéresse dans le discours de Bruno, c’est sa modernité. Quand il affirme la multiplicité des mondes, il est exactement là où on en est dans la recherche astronomique aujourd’hui. Ce que je voulais faire, c’était de ne laisser à l’acteur quasiment rien sur scène, pas d’objet, pas d’accessoire (il a juste un billot où il peut venir s’asseoir) et qu’on soit vraiment dans une pensée. On raconte comment une pensée se construit.

Et à propos de la création prochaine sur Barthes qu’est-ce qui vous a intéressé dans les Fragments d’un discours amoureux ?

Je trouve ces Fragments très drôles. Quand on s’est lancé dans le processus d’adaptation du texte on a transformé les Fragments en question en allant voir des enfants, des adolescents ou des personnes âgées. On les a questionnés sur ce qu’est l’amour et c’est suite à tout ce travail-là que Marie Dilasser a écrit le texte. Et puis, dans l’argumentaire de Barthes, il est beaucoup question de Werther, mais on n’entend jamais l’avis de Charlotte. Alors, avec Marie, on s’est dit qu’il serait intéressant d’avoir un point de vue un peu plus féminin. C’est pour ça qu’on a choisi trois actrices, pour imaginer ce que pourrait répondre Charlotte !

Visuel : Laetitia Larralde

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Julia Wahl
Professeure de lettres durant dix ans, chargée de production de diverses compagnies de danse ou de théâtre, chargée d'action culturelle et des relations publiques... Tout ce qui a trait à la promotion de la culture et au développement de ses publics me passionne. Parce que l'on ne peut voir un spectacle sans vouloir transmettre ses émotions, je chronique régulièrement le cinéma, le théâtre et la politique culturelle pour Toute la Culture.

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