Théâtre

Laurent Gutmann met en scène la pornographie du monde contemporain selon Simon Stephens

23 novembre 2010 | PAR Christophe Candoni

En écho à la nouvelle mise en scène que propose Stéphane Braunschweig de Lulu, on peut découvrir dans la petite salle de la Colline « Pornographie » de Simon Stephens, auteur encore inconnu en France mais joué deux fois cette saison sur les scènes parisiennes. Le titre polémique de ce texte contemporain, monté en 2008 à Hambourg, décrit la réalité effroyable d’un monde qui communique virtuellement sous les dictats de la consommation, une société qui exhibe l’intimité bafouée de l’homme et sa violence latente dans la vie urbaine. La mise en scène est de Laurent Gutmann.

La scène est scindée en deux lieux distincts. Derrière une baie vitrée, la vie uniforme et banale d’hommes et de femmes (un teenager, une retraitée…), dans un long appartement de plusieurs pièces en enfilade, tout un symbole d’un quotidien à la fois confortable et rasant. Ils se regardent peu, n’échangent pas un mot. Chacun est affairé ou inerte à la table de la cuisine, sur le lit, à lire un journal, devant l’ordinateur, à faire du tricot ou prendre sa douche. Cette intimité affichée sans pudeur par le décor imaginé par le metteur en scène Laurent Gutmann et son scénographe Mathieu Lorry-Dupuy est le cœur même du propos de l’auteur Simon Stephens. Devant, un espace vide prêt à recevoir les paroles, les confessions de ces gens apparemment ordinaires capables de basculer dans l’irréparable.

Une jeune femme d’origine asiatique s’avance sur le plateau, c’est Reina Kakudate, dynamique et souriante, rieuse même, elle raconte une journée type, un « lundi normal », et particulièrement agitée de la femme moderne qu’elle est : son boulot, sa petite famille, ses 72 mails non lus sur sa boîte électronique, son désir de partir sur un vol long-courrier. Tous les personnages que présente la pièce partagent ce sentiment du besoin d’accomplir quelque chose de fort pour échapper au quotidien qu’ils détestent. Ils agissent tous par un geste transgressif, du plus bénin (une mesquinerie de bureau) au plus horrible (un attentat à la bombe dans le métro), et ainsi prennent leur vie en main, donnent un sens à leur quête, semblent ne plus avoir à subir. Cette propension au mal, à l’obscène reste une preuve pour eux que la vie est là, qu’il est possible d’atteindre un certain degré de liberté. Un jeune garçon genre grande gueule provocateur (Lucas Partensky) violente sa prof dont il est amoureux, un frère et une sœur (Maryline Curney et Jean-Benoît Souilh) s’adonnent à un jeu pervers et couchent ensemble.

La pièce de Stephens est construite de manière morcelée, en sept tableaux inspirés par la célèbre tirade de Jacques dans « Comme il vous plaira » où Shakespeare décrit la vie découpée en sept âges. Peu d’action, des bribes de dialogues ou une parole formulée souvent au cours de longs monologues adressés à on ne sait qui. Le texte se revendique comme fictionnel tout en étant très ancré dans notre histoire contemporaine, son passé proche. Il cite des évènements aussi récents que l’annonce de l’attribution des jeux olympiques de 2012 à la ville de Londres ou les attentats de juillet 2005 dans cette même ville. Mais c’est l’histoire des individus qui préoccupe l’auteur et cela rend plus fort la pièce qui paraît un peu bavarde parfois. Laurent Gutmann en propose une bonne mise en scène qui apporte des réponses scéniques aux imprécisions d’un texte elliptique et obscur mais sans chercher à être explicatif. Il ne montre pas les actions transgressives.  Son regard sur les personnages est juste et les comédiens sont bons, très crédibles pendant leurs scènes et dans les moments silencieux au fond.

La pièce fait aussi le tableau d’une société plongée dans une profonde solitude. Serge Maggiani est formidable en homme seul et paumé dans sa vie sentimentale. Ivonne Leibrock joue une grand-mère peu orthodoxe qui mate des films pornos sur internet avec une drôlerie presque désespérante. Seule comme les autres, elle cherche un contact dans ce monde qui ne tourne pas rond et s’invite sans complexe à un barbecue entre amis, attirée par l’odeur du poulet.

Pornographie, jusqu’au 18 décembre à la Colline. 15 rue Malte-Brun, 20 arr. M° Gambetta. 01 44 62 52 52. www.colline.fr

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III).Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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