Théâtre

L’astragale d’Albertine Sarrazin aux déchargeurs

12 novembre 2009 | PAR Gaelle

Au théâtre les Déchargeurs l’affiche présente une jambe floue, le membre d’une femme en cavale. Une course dont l’âpre réalité et le dérisoire poétique vont se loger dans une douleur des plus romanesques, ces ironies qu’on ne peut pas inventer, la vie seulement ; le 19 avril 1957 Albertine Sarrazin se cassait un tout petit os du pied en sautant d’une hauteur de 10 mètres pour s’évader de la prison de Doullens : l’Astragale.

albertine-sarrazin-sechargeurs-afficheAlbertine est une traviata, une dévoyée qui trace son chemin à travers champs, refuse la vie étriquée, mesurée, pour gagner Paris en auto-stop, s’y vendre, parcourir les avenues comme les hommes. De larcins en larcins, une première case prison pour 7 ans tout de même. Prison où elle écrit et prison dont elle s’évade comme l’on sait maintenant. Miraculeusement ou le destin, elle est recueillie par un voyou qui la ramasse littéralement, elle rampant sur la route. Il l’aime et il la cache. Elle l’aime. C’est bien ainsi. C’est simple. Les éléments de sa vie s’emboîtent avec une forme de facilité, une cohérence. Un ton de simplicité de chabada qui détonne franchement de l’univers carcéral où elle retourne car elle est encore délinquante, se moque des lois, nargue les juges. Entre deux gendarmes elle épouse Julien. Ils sortent, ils s’aiment, ils sont repris ; une suite ainsi jusqu’à la mort absurde, le seau d’eau sur le feu de paille : l’erreur d’un anesthésiste au cours de l’opération d’un rein. Avant cela elle aura reçu la lettre d’un éditeur et connu la gloire avec la publication de deux de ses œuvres dont l’Astragale, petite histoire d’amour pour Julien.

Albertine Sarrazin, un long nom improbable comme déjà un récit d’aventure, des promesses de rebondissements, des baisers de cinéma. Son destin se prête particulièrement à l’exercice du portrait, à la voix du monologue. Loin d’être une mère courage ou une Jeanne d’Arc sa rage n’éclate pas pour changer le monde, sauver les siens mais, simplement ?, changer le cours de sa vie, la modeler au gré de son bon ou de son mauvais goût. La pièce choisit cette interprétation plus fine qu’un mauvais remake de Bonnie and Clyde, c’est par l’intime, par le secret de sa cellule, l’émotion de sa première cavale, quand elle quittait ses parents que l’on rencontre Albertine Sarrazin. Un premier chapitre qui donne le ton, la lumière se tamise, elle est assise, timidement, et cette musique inattendue s’infiltre et attendrie la viande rance de nos idées reçues : une jeune fille nue sur une banquette de camion ne paraît plus si glauque, elle veut partir et les moyens sont simples et bons.

Mona Heftre est l’auteur et l’interprète , elle ne campe ni le personnage de la prostituée ni celui de la délinquante, elle est Albertine l’amoureuse, elle, Mona cette autre amoureuse de l’amour. Silhouette et parfum sulfureux du Magic Circus elle a aussi choisi les chemins de traverses, la roulotte, les mises à nue soufflant le public. Mona Heftre se glisse dans les mots, les courses et l’amour d’Albertine comme ses pieds se glissent dans ses escarpins blancs ajustés, sur mesure. Sensuelle, romanesque et avide. Noir : la pièce s’achève et l’on aimerait encore, aussi, la voix propre de Mona : son histoire, ses courses, son souffle, ses braises devinées dans le chaloupé de ses anches ; son sourire comme une morsure. L’interprète de Rezvani choisit le chant pour dire les poèmes d’Albertine, une forme qui se prête à l’intervention du lyrisme dans le récit, elle achève de nous envoûter de sa voix velours et soie, profonde et délicate.

A la chaleur de l’interprète s’allie la modernité incisive du metteur en scène Manon Savary : des coupures presse projetées permettent de saisir la portée des actes de la délinquante ; les images syncopées du profil antique d’Albertine apparaissent en un refrain lancinant, comme l’apparition d’une sylphide sur la scène, un fantôme charmant encore l’assistance ; des vidéos qui aèrent la pièce de respiration, la musclent d’un rythme soudain plus soutenu et empruntent l’esthétique psychédélique des artistes contemporains d’Albertine. Outre ces interludes le texte s’entend dans le dénuement, peu d’accessoires : les escarpins, une couverture, une lettre ; pour seul décor : la révolte, l’absolutisme, la soif d’une vie franche et d’une vie « tout d’suite ».

Albertine Sarrazin, texte de Mona Heftre d’après l’œuvre d’Albertine Sarrazin, mise en scène de Manon Savary, au Théâtre les Déchargeurs jusqu’au 19 décembre 2009, 3 rue des Déchargeurs, Paris 1ier, m° Châtelet . Réservation au : 0892 70 12 28.

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Gaelle

One thought on “L’astragale d’Albertine Sarrazin aux déchargeurs”

Commentaire(s)

  • Gui

    Oui, c’est en effet une très belle évocation de la vie d’Albertine Sarrazin, grâce au talent de Mona Heftre qui a comme toujours une présence extraordinaire sur scène, une voix superbe et émouvante (qui rappelle d’ailleurs celle d’Albertine – cf. film de Sandrine Dumarais en 2004).

    >>> Silhouette et parfum sulfureux du Magic Circus elle a aussi choisi les chemins de traverses, la roulotte, les mises à nue soufflant le public

    Mona a un parcours artistique atypique et très diversifié, qui lui a sans doute permis d’aborder des répertoires très variés et de développer les nombreux talents que nous lui connaissons (actrice, chanteuse, danseuse …).

    Le Grand Magic Circus a dû être une aventure formidable et enrichissante (sauf au plan pécunier, car cela s’est terminé par une faillite financière), que je n’ai hélas pas connue.

    Mais pourquoi donc le qualifier « sulfureux » ?

    novembre 16, 2009 at 13 h 02 min

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