Théâtre

L’art de dire non : Antigone à Beyrouth

L’art de dire non : Antigone à Beyrouth

09 mars 2017 | PAR Marianne Fougere

Adaptation par Julien Bouffier du roman de Sorj Chalandon (prix Goncourt des lycéens 2013), Le Quatrième mur nous plonge entre fiction et réalité, entre lumières des joutes théâtrales et ténèbres du conflit armé.

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On ne compte plus les adaptations de la tragédie écrite par Sophocle il y a de cela plusieurs millénaires. De la France à l’Afrique, en passant par les Etats-Unis ou le continent asiatique, Antigone n’a eu de cesse de parcourir le monde et de répandre sur ce dernier poussières de révolte et éclats de résistance. Si la force du message porté par Antigone n’est plus à démontrer, que peut le théâtre face à la guerre et à la haine inter-communautaire?

C’est précisément l’hypothèse d’une utilité du théâtre dans un pays en temps de guerre que l’adaptation de l’Antigone d’Anouilh dans un théâtre désaffecté de Beyrouth souhaite vérifier. Ce projet démesurément fou est né dans la tête de Sam qui, mourant, décide de passer le flambeau à son amie de toujours, à sa compagne de lutte. Si la jeune étudiante parisienne parvient sans mal à endosser le rôle de porteuse de paix et de réconciliation qui lui a été confié, elle va très vite être rattrapée par la réalité du terrain, un terrain miné et encerclé de barbelés. Même puissantes, les armes du théâtre doivent s’incliner lorsque, lors des premières répétitions, resurgissent les différences et les différends entre des comédiens issus de différentes communautés. La paix, sur ce toit de Beyrouth, semble bien lointaine et les raisons qui ont dressé druzes, juifs, maronites, chiites et sunnites les uns contre les autres bien obscures.

Sur scène, le piège tendu par la réalité est matérialisé par un aller-retour incessant entre le plateau et le Liban. Les documents d’archive et les images rougeoyantes du Beyrouth d’aujourd’hui, projetés en fond de scène et en façade, condamnent la narratrice et la comédienne qui interprète Antigone à être prisonnières, mais à jouer malgré tout, malgré l’horreur et l’intolérable contre lesquels le quatrième mur théâtral ne nous protège plus. Captivés, voire capturés, par les images qui défilent sur l’écran, le spectateur comme la narratrice se heurtent violemment contre la réalité, le pouvoir d’illusion du théâtre cédant face au déchainement des bombardements israéliens.

La trêve si espérée n’aura donc pas lieu, les drames de Sabra et Chatila sur lesquels se focalise la seconde partie sont là pour nous rappeler. Faut-il pour autant en conclure au non-sens du théâtre ? On ne saurait certainement se satisfaire de voler quelques heures à la guerre. On ne saurait encore moins renoncer à comprendre le réel en se frottant à la fiction, à résister et à reconfigurer, comme Antigone avant nous, les lignes de démarcation. Et c’est précisément parce qu’elle oppose un non catégorique à l’anéantissement du rêve et qu’elle réclame les promesses de l’utopie, que la pièce de Julien Bouffier mérite d’être portée sur tous les écrans.

Visuel : © Hicham Gardaf

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