Théâtre
L’aiglon de Rostand par Maryse Estier

L’aiglon de Rostand par Maryse Estier

12 novembre 2021 | PAR David Rofé-Sarfati

Maryse Estier au prix de quelques coupes nécessaires monte au Théâtre Montansier de Versailles L’aiglon de Edmond Rostand, un projet qu’elle porte en elle depuis l’âge de 14 ans. L’aventure théâtrale s’assortit d’une chronique historique et d’un conte psychologique au sein d’une tragi-comédie qui fait crème.

 

Un célèbre drame historique

L’Aiglon est un drame en vers d’Edmond Rostand écrit en 1900. Le dramaturge y narre de façon romancée, les dernières années et la mort du duc de Reichstadt, fils de Napoléon Ier(l’Aigle) et de Marie-Louise d’Autriche, également connu sous les noms de roi de Rome, de Napoléon II, et de duc de Reichstadt.

Le drame en six actes, écrit principalement en alexandrins, raconte la quête d’identité d’un fils-de, la  quête difficile et funeste de l’Aiglon sur la tête de qui  plane la gloire du père.  La pièce est une tragédie psychologique. L’aiglon se débattra entre son imaginaire d »émancipation  et ses injonctions identificatoires et aliénantes.

La pièce à sa création fait intervenir 52 acteurs; elle fut représentée pour la première fois le 15 mars 1900 au théâtre Sarah-Bernhardt. Le rôle-titre était tenu par Sarah Bernhardt, travestie pour l’occasion. L’Aiglon fut un triomphe.  La pièce fut jouée sans interruption du 15 mars au 30 octobre 1900 et partit en tournée en France et à l’étranger, notamment aux Etats-Unis. Elle fut interdite durant l’occupation. Parmi les scènes célèbres  on peut noter la tirade de Flambeau :  Nous, les petits, les obscurs, les sans-grades…

Un traitement moderne

L’intrigue mouvementée s’agite dans un écrin de voiles blancs, les personnages entrent et sortent animant les voilures. L’intimité n’existe pas. L’esthétisme se porte au profit d’un lieu créé et tout à la fois baigné par le hors champ. L’action débute en septembre 1830, au palais de Schoenbrünn en Autriche. L’Aiglon a 19 ans. Autour de lui, et malgré la vigilance du Prince de Metternich, des alliances se nouent, des complots s’organisent pour le ramener en France afin qu’il succède à son père. La scène imaginée par Maryse Estier fonctionne comme un espace ouvert aux vents des machinations de palais. Au sein de ces privautés impossibles où l’aiglon est prisonnier sans chaines, le spectre shakespearien du père sous la forme de la coiffe de Napoléon hante et écrase le jeune homme. De santé fragile, il craint de ne pas être à la hauteur. Il sera toutefois convaincu par Flambeau, un ancien grognard de l’armée napoléonienne, de fuir l’Autriche pour rejoindre Paris. Il sera arrêté. Malade et affaibli par l’échec, il meurt à vingt-et-un ans, au Palais de Schönbrunn.

Le décor, et la scénographie sont formidables, le choix du blanc et noir figure l’ambiguïté perdue. Les costumes estampillés Nike ou Adidas finissent de convaincre le public du 21eme siècle. Pour cette même raison, les comédiens échappent à la versification. Les alexandrins sont quasi invisibles. Enfin, la création d’une admirable bande sonore soutient l’intrigue avec force et délicatesse.

La troupe se compose de 13 artistes de différentes générations. Le biais est jeune, dynamique et joyeux. Les rires parcourent souvent la salle tandis que le drame se noue. Maryse Estier, comme un hommage qui fait retour de la création faite par Sarah Bernhardt a choisi de faire interpréter l’Aiglon ainsi que Flambeau par deux femmes. La jeune comédienne Clémence Longy, repérée au TNP dans Hippolyte et Phèdre de Christian Schiaretti résiste à la puissance du rôle de cet adolescent qui glisse vers le vide. Le reste de la troupe Nicolas Avinée, Pierre Cuq, Dylan Ferreux, Elsa Guedj, Lucas Hérault, Michael Maïno, Margaux Le Mignan, Héloïse Werther, Marc Chouppart,  Céline Toutain et Baptiste Roussillon accompagnent le geste avec talent et savent défendre individuellement leur partition. Et puis, il y a Cécile Brune. La comédienne qui fut plus de  vingt ans sociétaire de la Comedie Francaise invente un Flambeau puissant, truculent et inoubliable. Elle sait captiver, déclencher les rires et rendre sincère ce personnage catalyseur du basculement de l’intrigue.  Elle enthousiasme le public. Dans ses pas, la troupe emporte l’adhésion de la salle. Les quatre heures de spectacle passent sans temps mort ni ennui.

A la suite de l’entracte, la buvette du théâtre se vide et les sièges se remplissent sans aucune défection, preuve absolue que Maryse Estier a réussit là son admission au sein des grands metteurs en scène à découvrir et à suivre. 

 

 

 

L’aiglon d’Edmond Rostand

mise en scène et adaptation Maryse Estier assistée de Valentine Bernardeau scénographie Marlène Berkane, costumes Clément Vachelard, lumière Lucien Valle, musique David Hess, assistante costumes et décors Adeline Ribeiro, assistante costume Annaëlle Misman avec Nicolas Avinée, Cécile Brune, Pierre Cuq, Dylan Ferreux, Elsa Guedj, Lucas Hérault, Michael Maïno, Margaux Le Mignan, Héloïse Werther, Marc Chouppart, Clémence Longy, Céline Toutain, Baptiste Roussillon. Production Cie Jordils. Coproduction Théâtre Montansier – Versailles, Théâtre de la Manufacture – CDN de Nancy, Le POC! – Alfortville, la ville de Pau, le département Val-de-Marne, la SPEDIDAM, Fondation Napoléon.

 

Photos copyright Christophe Raynaud de Lage

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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