Théâtre

« Lafleur et Sandrine » sont de retour, et pour une fois ce n’est pas sur un tshirt de Ruffin!

« Lafleur et Sandrine » sont de retour, et pour une fois ce n’est pas sur un tshirt de Ruffin!

26 octobre 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

Lafleur et Sandrine sont dans la rue c’est un spectacle de marionnettes à tringles du Collectif Projet D mais c’est surtout une façon de revisiter la tradition en l’accommodant aux goûts des spectateurs contemporains. Avec un pari : si la marionnette populaire, irrévérencieuse, facétieuse va à la rencontre du public, non seulement elle recevra bon accueil, mais elle peut même lui faire du bien. Convaincant!
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Lafleur, c’est un personnage du répertoire traditionnel des marionnettes françaises. Particulièrement populaire à Amiens, ce descendant de Polichinelle, cousin de Guignol, se manipule avec des tringles, méthode devenue assez rare dans le théâtre de marionnettes contemporain. Il partage avec son ancêtre et ses nombreux cousins une tendance au franc-parler, à la satyre politique et à une certaine bouffonnerie. Particulièrement, il multiplie les pieds-de-nez aux autorités, dont il n’hésite pas à molester les représentants porteurs de képi à grands coups de pied au train.

C’est là qu’arrivent Samuel Beck et Marie Godefroy du collectif Projet D, et leur envie de revivifier cette tradition d’un théâtre d’actualités, populaire, itinérant, impertinent. Un théâtre qui descend dans la rue pour moquer les grands de ce monde. Pour que ceux qui ne sont pas de leur caste puissent se retrouver autour d’une proposition qui leur permet de prendre de la distance avec la politique, par le rire. L’ambition des Guignols de l’info n’était guère différente.

Des personnages réactualisés

Pour l’occasion, le personnage de Lafleur partage équitablement la scène avec Sandrine, personnage lui aussi traditionnel mais qui ne recevait pas autant d’honneurs que son compagnon. Opportunité de la modernisation, ce personnage féminin s’est émancipé tandis que son comparse cuvait sa bière : femme forte et indépendante, c’est elle le cerveau du duo, celle par qui un humour plus cérébral et plus ironique peut arriver.

Lafleur, rhabillé au goût du jour avec Converses et casquette, reste quant à lui en charge de l’humour potache et des gags vaseux – et cela crée un très bel équilibre. Troisième larron, pour l’instant plus discret, le personnage de Blaise l’adolescent boutonneux s’est ici fait ZADiste. Le personnage du gendarme, quant à lui, a pris les traits d’un CRS avec son gilet pare-balles.

Au-delà des personnages, c’est toute l’approche dramaturgique et scénique qui est modernisée: le jeu débordde du castelet, le public est invité à participer à certaines scènes, il y a une mise en jeu des marionnettistes eux-mêmes et une mise en abîme des marionnettes.

Le plaisir retrouvé de la marionnette satyrique

On est saisi, immédiatement, par l’effet défouloir et catarthique du personnage de gendarme bas de plafond qui perd à tous les coups, après avoir tenté d’imposer par l’autorité ses diktats de peine-à-jouir. D’imitations de petit président imbu de lui-même en pieds de nez à tous les pouvoirs constitués, on mesure tout le potentiel de dénonciation jouissive et d’irrévérence libératrice que ce théâtre porte en lui.

Alors, certes, comme souvent, le méta-texte, pro féministe, pro alternatives, risque de ne convaincre que ceux qui sont déjà convaincus. Mais cela reste une belle manière d’amener les gens, cueillis dans la rue au hasard des places publiques, à réagir ensemble, à réfléchir peut-être, à débattre si on a de la chance. C’est une haute visée en même temps que c’est un besoin, à l’heure du chacun-devant-son-smartphone. Court, percutant, tout-terrain, pas frileux : voilà peut-être le genre de théâtre dont l’époque a besoin.

Un bricolage prototype d’une « série »?

Que le semblant de castelet et son décor soient de bric et de broc – avec tout de même de très belles toiles peintes – n’est pas un problème dans cette visée, non plus – au contraire ! – que le fait qu’il finisse par éclater. La manière gourmande, dynamique, moderne, dont les personnages et thèmes sont revisités, est plaisant, avec de très beaux traits d’humour.

On s’avoue un tout petit peu moins convaincu par les clins d’oeil, un peu trop appuyés, au fait qu’on revendique faire « de la marionnette contemporaine », comme pour s’excuser de ne pas reprendre les codes du début du XXe siècle. Comme ce spectacle se veut le premier d’une série d’épisodes (ce qui fait penser à l’excellente série Les Présomptions du Printemps du machiniste – notre critique), il a tous les petits défauts de l’exercice du « pilote » : présentation un peu lourde des personnages, de leurs relations, de leur contexte, qui n’a finalement de sens que par l’ambition de « feuilletonner » les spectacles. Et si la diction est impeccable et la projection excellente, on souffre par moments d’un petit excès de formalisme dans la déclamation, qui peut manquer de naturel ou de justesse – sans qu’on sache bien si cela est recherché, dans une sorte de ritualisation des rôles, ou involontaire.

Dans l’ensemble, si on est de bonne foi, il faut quand même reconnaître qu’on s’amuse beaucoup : l’humour fuse sur plusieurs niveaux, la créativité est au rendez-vous, l’énergie est présente, la démarche est convaincante. Et du coup, on se voit obligé de conclure : on en redemande !

Vu au Théâtre de Verdure de la Girandole à Montreuil.

L’épisode 2 devrait être créé fin mai, et jouera lors de Fête dans la Ville à Amiens (autour du 15/16 juin),ainsi qu’à la Grande Fête du Projet D (le 22 juin).

Écriture, mise en scène et jeu: Samuel Beck et Marie Godefroy
Construction des marionnettes et du castelet: Romain Landat
Costumes des marionnettes: Pauline Kocher
Toile peinte: Luce Amoros
Regard extérieur: Simon Moers

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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