Théâtre

La (toute) petite soldate américaine: un conte musical et cruel

La (toute) petite soldate américaine: un conte musical et cruel

04 décembre 2014 | PAR Marie-Lucie Walch

Après La Barbe Bleue en 2010 et Peau d’âne en 2012, Jean-Michel Rabeux arrive sur la scène de la Maison des Métallos avec son dernier conte, La petite soldate américaine, inspiré d’un vrai scandale  qui avait rendu les Etats-Unis en émoi il y a neuf ans. Cette pièce très courte a le temps, en à peine 50 minutes, de faire rire et trembler.

Une soldate américaine chargée de surveiller des prisonniers chante pour eux dans ses rêves, les humilie dans la réalité puis les tue, avant de se retrouver elle-même victime lorsque ses supérieurs partent de Bagdad sans elle. A son retour aux Etats-Unis, elle est emprisonnée suite à la publication de photos la montrant souriante auprès de corps torturés, puis condamnée à la chaise électrique. Le  metteur en scène explore à nouveau l’histoire que Claudine Galea avait racontée dans  Au bord et qu’il avait lui-même sténographiée. Il se l’approprie dans un langage qu’il ne maîtrise que trop bien: le conte. La pièce est en effet tenue par un conteur à la voix grave, Eram Sobhani, prononçant les mots rituels « Il était une fois… » La répétition régulière de formules telles que « Bref, c’était la guerre », « Dans une prison de tôle ondulée », et « son esprit, on ne sait pas où il était » donnent au récit un ton quasi enfantin, bien que le sujet traité soit extrêmement dur. Après tout, Ribeux parle d’emprisonnement, de torture, et de mort. Il reprend visuellement des éléments des vraies photographies, notamment pour la scène de l’agonie de l’héroïne, sur un praticable éclairé, la tête recouverte d’un sac noir, et des fils électriques attachés aux poignets. Dans une même cohérence, la guerre est réduite en un vocabulaire simple qui dévoile la réalité crue: « marcher sur une mine, se prendre des missiles sur la tête ». Les mots sont forts, et pour les faire entendre davantage, les personnages utilisent un micro une fois sur deux. En pleine scène de torture, le conteur interrompt son récit linéaire, pour expliquer de manière détaillée et toujours dans une visée schématique, l’agonie de la petite soldate: « elle sent qu’elle mourrait si ça continuait, l’électricité ».

Bien que le but avoué de ce conte est d’être « sans fée mais avec moralité », on ne sait pas très bien ce que condamne précisément la pièce. La violence entre les hommes, peut-être. La soldate est après tout décrite comme un bourreau sans foi ni loi, mais sur scène, on ne la voit qu’en tant que victime. La peine de mort qui lui est inffligée pourrait être justifiée dans les mots, mais sur le plateau, ce n’est qu’un personnage aux yeux ébahis, qui a l’air de ne pas comprendre grand chose à ce qui lui arrive. Elle se fait d’ailleurs régulièrement porter comme une marionnette par le conteur, trois fois plus grand qu’elle, ce qui donne au duo un faux air de David et Goliath. Elle est vraiment petite, cette soldate américaine. Corinne Cicolari est touchante par sa voix aussi fluette que sa silhouette. D’autant plus que deux parpaings sensés évoquer la pénibilité et le poids d’un uniforme américain, lui sont posés brusquement sur le dos, suscitant les réactions effrayées du public qui craint qu’elle ne s’effondre. Mais elle tient bon, on se demande comment. Elle ne dira rien, mais illustrera par ses chants, et ses onomatopées symboliques (« Pan » et « Clic ») l’histoire racontée. « Chante ! » est un ordre qui lui est souvent fait. La musique est prégnante, du début à la fin de la pièce. On commence par le   I’m feelin’ good de Nina Simone et on termine avec Louis Amstrong et son  What a wonderful world après avoir entendu un chant arabe, interprété par les deux acteurs. Ceux-ci jouent également de la batterie et de la clarinette. Toutefois, l’harmonie et le rythme sont ce qui manque à ce spectacle: il peine un peu à démarrer, l’enchaînement des séquences pas assez huilé. On est cependant séduit par les deux comédiens bien assortis.

Un conte sans prétention, qui a le mérite de nous interroger sur la légitimité d’un homme à en faire mourir un autre, aussi inconscient soit-il.

La petite soldate américaine jusqu’au 7 décembre 2014 à la Maison des Métallos, 94 Rue Jean-Pierre Timbaud, 75011 Paris; le 13 janvier 2015 à Le Familistère, Guise; du 8 au 10 avril 2015 au Nest-Théâtre, Thionville; du 11 au 28 mai 2015 à l’apostrophe, Cergy. Toutes les dates ici.

Visuels: © Ronan Thenadey

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