Théâtre

La nuit tombe, le chef d’oeuvre lynchien de Guillaume Vincent

La nuit tombe, le chef d’oeuvre lynchien de Guillaume Vincent

11 juillet 2012 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Attention frissons ! Guillaume Vincent, metteur en scène ayant commis entre autre l’ultra glamour Second Woman qui mettait en opéra Opening Nigth de Cassavetes invite encore le cinéma, plutôt du côté d‘Inland Empire et de Blue Velvet pour un spectacle fantastique au sens L’exorciste du terme. C’est juste génial. Cela s’appelle La nuit tombe… et cela se passe à la Chapelle des Pénitents Blancs.

Une chambre d’hôtel d’où se dégage une impression étrange. Derrière un filtre, on voit un lit, un lustre, deux portes et face à nous une immense baie vitrée derrière laquelle le génie du vidéaste Thomas Cottereau s’exprime : les nuages sont lourds, l’orage gronde. Une jeune femme, Susann Vogel dans son propre rôle entre, un enfant dans les mains. La tension monte alors que les mots échangés sont doux. Mais quand la porte de la salle de bains s’ouvre on la découvre hantée, où peut être n’est- ce qu’un chat égaré qui provoque fuites d’eau et pétages de plombs électriques. La lumière de Nicolas Joubert se fait flippante, les lampes se cassent. Quand la lumière revient, on a changé de personnages, peut être même d’époque. On comprend vite la réplique de Susann « Tu vis dans un monde qui n’existe pas ».

L’ambiance donnée par Vincent est méticuleusement étouffante, on se ronge les ongles, on se cache les yeux, inquiets de ce qu’il va se passer. Se déroulent, sans s’entremêler vraiment trois histoires. D’abord, celle de Susann remontant le temps jusqu’avant la naissance de son enfant. Ensuite celle de deux sœurs débarquant à l’hôtel pour le mariage de leur père, sauf que l’une d’entre elle n’a pas été invitée. Enfin, celle de Wolfgang, un metteur en scène avec son actrice. Cette dernière histoire en intègre une autre : celle des souvenirs de Wolfgang avec sa mère au sujet du deuil de son frère. Les personnages dessinés au cordeau sont captivants dès leur entrée en scène.

Voilà, le mot deuil est lancé. Inévitable puisque tout ce qui lie les personnages entre eux est la disparition. Comme des fantômes, ils surgissent et quittent la scène de façon inattendue. Entre eux ce lien se manifeste par des objets : une clé et des téléphones qui ne passent pas ou qui ont des fils coupés. Serions- nous dans un autre espace temps ?

Les comédiens gigantesques, Francesco Calabrese, Emilie Incerti Formentini, Florence Janas, Pauline Lorillard, Nicolas Maury et Susann Vogel, évoluent dans cet espace de plus en plus anxiogène en parlant comme si de rien n’était. De ce décalage vient le frisson. Le geste et le corps de chacun est là dans un engagement total. Les regards sont puissants et inquiétants provoquant toujours un anachronisme entre le vu et le dit.

Guillaume Vincent installe un genre nouveau, le fantastique, dans une esthétique chic où les robes sont fifties et les talons hauts, à l’exception du génie Maury qui traverse la pièce en culotte courte. Mais alors, toutes ces peurs, celles qui font croire aux enfants qu’un ogre se cache sous le lit ne seraient-elles pas celles qu’il souhaite réactiver en nous. «Si les gens le disent, si les gens y croient, tu n’as rien à perdre »

Si vous n’avez pas abîmé vos yeux de gosses vous adorerez ce spectacle, resterez scotchés sur l’image finale et retournerez le voir la saison prochaine aux Bouffes du Nord. Cinématographique en diable, La nuit tombe… apporte au festival d’Avignon ce pourquoi il existe : faire avancer le théâtre.

Visuel : La nuit tombe – Guillaume Vincent – Christophe Raynaud de Lage – Festival d’Avignon

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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