Théâtre
La Nuit des Rois façon Matamore à l’Epée de Bois

La Nuit des Rois façon Matamore à l’Epée de Bois

17 mai 2013 | PAR Camille Hispard

La Nuit des Rois à l’Epée de Bois est une épopée Shaspearienne sur un navire de pirates bringuebalant, peuplé de protagonistes travestis dans une ambiguïté subtile et perturbante.

IMG_0693Lorsqu’on foule les planches boisées du Théâtre de l’Epée de Bois, on se retrouve dans une ambiance de naufrage de navire aux allures de cargo pirate. Pénétrant dans les vapeurs suaves et adipeuses d’une fumée propagée en grande quantité, on distingue au travers de la brume, deux personnages, déjà dans le rôle, attendant tranquillement, comme deux matelots dociles, que le public s’installe.

Au plus proche du respect des traditions, dans La Nuit des rois, les hommes jouent les femmes et inversement. Un parti pris qui instaure dès le début, une ambiguité et une interprétation à double sens des relations entre les personnages.

L’histoire est simple : la coque d’un bateau se perce et Sébastien (Juliane Corre) et Viola (Sylvain Méallet), frère et soeur à la ressemblance troublante, se retrouvent séparés par les flots, pensant chacun être le seul rescapé des deux. Le duo d’âmes errantes échouent en Illyrie, contrée lointaine et mystérieuse aux habitants pour le moins singuliers. Pour éviter les ennuis, Viola se déguise en jeune homme et s’engage au servie du Duc Orsino (Valérie Durin) qui lui demande d’obtenir à tout prix les faveurs d’Olivia : sorte de fantasme de la vierge éplorée qui ne vit plus que pour honorer la mémoire de son frère décédé. Femme recluse vouant sa vie au deuil et à l’emmurement, Olivia refuse toutes les avances du Duc, si enflammées soient-elles. Son ardeur amoureuse se réveille pourtant à la vue de ce jeune messager, Cesario, qui n’est autre que Viola déguisée en mâle aux traits doux et androgynes. Il y a ici dans cette pièce de Shakespeare une intéressante vision des genres et des sexes qui se retrouve d’autant plus mise en exergue par la mise en scène de Serge Lipszyc, qui s’amuse de ces transformations physiques.

IMG_0875La très convoitée Olivia, à l’aura sexuelle planante, est interprétée ici par Bruno Cadillon, grand gaillard chauve à la robe longue noire voluptueuse. Pas de bouffonnerie ici, l’acteur, magistral, porte sa féminité avec une élégance presque émouvante. Pas de fioritures ni de singeries, il impose cette apparat sombre avec une grande sincérité et un sens de la subtilité vraiment remarquables. La sensualité qu’il dégage à travers ses mouvements et ses regards déterminés et dédaigneux nous trouble véritablement d’émotion.

Cesario, le double travesti de Viola est éperdument amoureux(se) du Duc Orsino, qui le force à faire la cour à cette fameuse Olivia qui va finir par s’éprendre de ce passeur d’amour. De ces complexités de genres et de sens naissent des instants tout à fait suspendus où l’homme n’est plus que genre humain et où les sentiments ne sont plus que des flammes brûlantes voguant d’âmes solitaires en coeurs déglingués par les tumultes de la vie.

IMG_0808Sur ce décor de navire dézingué, les protagonistes se prêtent à un jeu de dupes dont les péripéties fonctionnent à merveille et comme une mécanique bien huilée, nous font toujours attendre comme des gamins impatients le dénouement final, jubilatoire et libérateur. Croisant la route de personnalités hautes en couleur telles que Sir Andrew Aguebeech (Henri Payet), sorte de Willy Wonka extravagant à l’accent british ridicule, ou encore Malvolio, (Gérard Chabanier) intendant sinistre et pathétique d’orgueil d’Olivia.

La mise en scène de Serge Lypszyc amène, au delà du travestissement des sentiments, puisque les marionnettes de cette comédie humaine se trompent sur les êtres qu’ils croient aimer, au travestissement de corps des hommes et des femmes qui placent les acteurs dans une fragilité et une représentation bringuebalante qui bouscule cette Nuit des Rois.

Même si la pièce peine un peu parfois à maintenir le rythme et butte sur quelques passages un peu hésitants, La Nuit des Rois à l’Epée de Bois est un beau voyage, embarqué sur ce navire aux illusions qui dévoile des aspects fascinants de la nature humaine grâce au talent de la compagnie du Matamore, puissante et pleine d’envie.

nuitdesrois-luiLa Nuit des Rois, de William Shakespeare, mis en scène par Serge Lypszyc, avec Bruno Cadillon, Gérard Chabanier, Juliane Corre, Jean-Marc Culiersi, Valérie Durin, Serge Lipszyc, Sylvain Meallet, Lionel Muzin et Henri Payet, au Théâtre de l’Epée de Bois à la Cartoucherie, du 10 mai au 9 juin 2013.

Visuel (c) : Photos Anne Rabaron.

Infos pratiques

Association Arsène
Studio Théâtre (STS)
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