Théâtre

La Mousson d’Été accueille l’islandais Tyrfingur Tyrfingsson pour « Bleus »,  Interview.

La Mousson d’Été accueille l’islandais Tyrfingur Tyrfingsson pour « Bleus », Interview.

25 août 2019 | PAR David Rofé-Sarfati

Si la mousson d’été se légitime un peu plus chaque année, la découverte de l’oeuvre de Tyrfingur Tyrfingsson par la grâce de la traduction de Sévérine Daucourt constitue un moment cardinal de cette  vingt-cinquième édition. L’auteur très célèbre en Islande y apporte sa pièce fable : Bleus

Tyrfingur Tyrfingsson naît en 1987. Il grandit en Islande dans la petite ville de Kópavogur. Il obtient en 2011 un BA en Etudes théâtrales à l’Académie des Arts d’Islande et il poursuit son cursus en Écritures scéniques à la Goldsmiths University de Londres. Sa première pièce, Grande, qui est aussi son projet de fin d’études pour l’Académie des arts, est immédiatement remarquée à Reykjavík et lui vaut une nomination aux Gríman (Les Molières Islandais). A peine deux ans plus tard, son Petit appentis dans la prairie est créé au Borgarleikhúsið (Théâtre de la Ville), suivi, en 2014, par Bleus, monté en collaboration avec le jeune collectif indépendant Óskabörn. En 2016, accueilli en résidence d’auteur au Borgarleikhúsið, Tyrfingur écrit La Pub de l’année, pièce aussitôt acclamée par la critique. Son dernier texte dramatique, Les Mangeurs de pommes de terre (2017), confirme son statut d’auteur de théâtre majeur dans son pays. La pièce sera montée aux Pays-Bas en 2019 avec le Toneelgroep Oostpoo de Marcu Azzini. Tyrfingur a été cinq fois nommé à la cérémonie des Gríman et, en 2014, il a obtenu pour Bleus le prix de la Révélation théâtrale. Tyrfingur vit actuellement à Haarlem aux Pays-Bas.

Séverine Daucourt est poète. Au gré du hasard ou des rencontres, elle investit d’autres domaines comme la traduction (poésie, nouvelles et romans islandais), la chanson (avec Bertrand Louis, Aurélien Merle, Daniel Valdenaire) et le théâtre (avec Eric Ruf à la Comédie-Française). Elle tente aussi d’introduire les écritures contemporaines auprès de publics à la marge (centres d’accueil sociaux, prisons, services psychiatriques). Elle a fondé en septembre 2016 le cycle « La Fabrique », à la Maison de la Poésie de Paris, où elle invite chaque mois un poète et un chanteur. Elle a traduit le poète islandais Sjón, parolier de Björk. Aprés Dégelle sorti en librairie en octobre 2017 elle fait éditer Transparaître fin 2018.

Elle a offert son talent à la traduction de Bleus et nous accompagne comme interprète dans l’interview que Tyfingur Tyfingsson a eu la gentillesse de nous accorder.

Bleus est un phénomène théâtral. S’inspirant d’un conte d’Hoffman qui brosse l’enlèvement d’enfants par des bohémiens la pièce met en scène un frère, Valter et sa soeur Ella.  Le père vient de mourir; celui-ci les tenait enfermés depuis sept ans au rez-de-chaussée alors que le fils aîné Eric vivait à l’étage. Le biais s’établit dans l’étrange. Valter porte une perruque blonde. Il est amoureux d’un chauffeur de taxi. Ella se revendique un talent d’écrivaine et claironne qu’elle écrira la vie de son frère. Les sept ans d’enfermement -et certainement d’abus sexuels – devraient s’arrêter enfin par la mort du père; mais un père n’est jamais tout à fait mort et pendant que Eric est occupé à réciter à haute fois l’homélie sans fin et sans reproches de ce père tyrannique,  le couple de reclus frère-sœur peine à s’imaginer libres et dans un ailleurs. Soudain une poubelle bleue tombe du ciel précipitant les deux enfants dans une sidération. A l’époque du tri sélectif et au sein d’une société islandaise trop petite pour se croire ouverte, cette poubelle tombée du ciel sera la métaphore de la loi, une loi qui se rêve de recouvrir celle du père mort. Car si le collectif prétend apporter à chacun un espace commun et pacifié, il ne pourvoit ici que prétextes à querelles et disputes. Le sens du collectif chez Tyrfingur Tyrfingsson ne se constitue pas de la somme des désirs individuels. Son personnage explique : le pêcheur ne doit pas choisir son asticot préféré, car il ne sait à l’avance quel asticot le poisson aimera. L’imprévu est constant, le choix individuel inutile. Chacun doit éteindre ou au minimum taire son désir. Chacun se nourrit de cette petite terreur pour vivre et de ce sacrifice pour appartenir à la communauté. Le trait est noir cependant que la pièce est une joyeuse parabole et une vivante fantasmagorie. 

TLC : D’abord  la pièce avant même son propos est d’une vitalité incroyable. Il y a de la vie dans la pièce. Comment expliquez-vous cette énergie? 

TT: Je vais répondre  quelque chose de très personnel. Je viens d’une longue lignée de gens qui ont eu des problèmes avec l’alcoolisme. Moi je buvais déjà très jeune. Et un jour, à 24 ans, dans ma ville d’Islande, j’ai bu un verre de vin rouge et le lendemain je me suis réveillé à Paris dans un centre de désintoxication.  Quand je suis sorti de la clinique, je n’avais plus rien à perdre. Le médecin m’avait annoncé que  j’aurais dû mourir. Suite à cet épisode, je me suis posé et j’ai écrit ma première pièce. Je n’avais plus rien à fiche. Je me sentais libéré. Malgré l’alcoolisme destructeur et atavique, j’ai été  un jeune enfant très heureux. Je suis retourné à cette étape, je suis revenu à un  état propre à mon enfance dans une certaine innocence et naïveté. Et je me suis mis à l’écriture. L’enfant en moi  avait trouvé son espace dans l’écriture. Je pense que c’est ainsi que cela s’est passé Je me suis reconnecté à la vie par l’écriture et par cette position d’enfant.

TLC : Quelle  scolarité avez-vous suivie? 

TT : Mon rapport à la langue ne vient pas de ma scolarité. Cela vient de ma grand-mère. Elle est partie alors que mon père avait 50 ans; elle l’a abandonné pour la Floride avec son deuxième mari un soldat américain de la deuxième Guerre mondiale. Les femmes islandaises étaient folles des Américains! Mon père fut élevé par cet américain. Lorsque je visitais ma grand-mère avec ma mère en Floride, elle me paraissait extraordinaire avec ses magnifiques tenues de bain et ses coiffures gigantesques et extravagantes. Elle parlait un mélange d’islandais et d’anglais avec un terrible accent et refusait d’expliquer les mots qu’elle avait décidé d’utiliser. Pour elle, si tu ne comprenais pas c’était ton problème. Elle était ainsi à la tête d’une mafia de femmes islandaises et contrôlait tout seulement avec la parole. Elle avait l’habitude de boire de la vodka mélangée de coca. Un été nous l’avons retrouvé avec 30 kgs en moins Ma mère lui demanda comment avait-elle réussi à perdre autant de kilos. Elle nous expliqua qu’elle avait remplacé le coca par de l’eau. Elle n’avait pas renoncé à la Vodka! Aussi, elle jouait aux fléchettes, mais perdait tout le temps parce que trop saoule. Lorsque son équipe a exigé l’arrêt de  la boisson pour enfin gagner Elle a répondu:  je joue pour mon plaisir et rien d’autre. For fun and not for blood! J’ai appris cela de ma grand-mère. Lorsque je me suis retrouvé dans la peur d’être harcelé dans ma ville parce que je suis gay je me suis demandé : mais qu’aurait fait ma grand-mère? qu’aurait-elle dit?  Et j’ai réussi à m’autoprotéger et je suis même devenu populaire.  Ma grand-mère m’ a appris  qu’il s’agissait de ne pas se sentir otage du langage et le théâtre permet cette liberté.

TLC : Parlons de la pièce maintenant. Le thème du collectif est très prégnant dans la pièce en opposition avec l’individuel. La poubelle me semble l’objet de  la loi qui tombe sur les personnages. ? Que pensez-vous de cette lecture?

TT : A Kópavogur l’instauration du tri fut le démarrage d’un bordel incroyable.  Ce fut un problème massif, un scandale. Ma pièce fait référence  à  cet épisode . Chaque personnage est dissocié et se regarde à partir d’ailleurs,  à partir de la poubelle justement. Parce que le père vient de mourir. Il n y plus de père à  questionner pour savoir quoi  faire avec cette poubelle C’est l’irruption de la décision individuelle. Car nous ne sommes pas addicts à la liberté, mais au contraire nous sommes  addicts à la loi et à la souffrance. Le surplus de bonheur de la victime fait jouissance, car elle est trop stupide. Il y a une vraie jouissance à se dire victime.

TLC : pourquoi les personnages du frère et de la sœur porte un  gros ventre et Valter porte une perruque blonde. Et pourquoi avez-vous utilisé la répétition ? 

TT : La première raison est de rompre avec la tradition  d’un théâtre naturaliste  et je voulais aussi dire que les personnages sont beaux. Ce sont de belles personnes qui cachent leur beauté derrière un accoutrement. Je veux introduire le décalage et le questionnement de qui sont-ils. Cette tension fait  nouveauté au regard de la doxa islandaise. La répétition est là aussi pour ce décalage. 99%de ce que nous pensons est toujours la même chose. La répétition raconte cette rumination mentale.

TLC:  Que raconte la pièce de l’Islande? 

TT : En Islande la population est si petite que le moindre pouvoir est gigantesque c’est une société d’enfants innocents, sans armée. Dans la pièce ils sont victimes et ont cette cruauté sans culpabilité. Le frère aîné est si innocent qu’il ne se sent pas le salaud de l’histoire c’est une notion très islandaise Apres la crise de 2009 cette pièce vient raconter aussi cela les mêmes personnes responsables de la crise ont été remises en fonction. Les Islandais se sentent chez lui dans la souffrance. Dotstoieveki parle de  l’égoïsme de la souffrance. C’est totalement déculpabilisant.  Je voudrais ajouter que mon oeuvre est traduite en Allemand Danois Anglais, et je suis ravi de présenter mon travail en France, car le public ici autorise ma complexité. Il est plus adulte que le public islandais.  

 

Crédits photos ©DRS

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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