Théâtre
La mastication des morts : cadavres et confidences

La mastication des morts : cadavres et confidences

25 juillet 2022 | PAR Anne Verdaguer

Certains diraient qu’il s’agit d’un drôle d’endroit pour une rencontre. Un cimetière la nuit, et des morts qui se confient sur leur vie, leurs regrets, leurs peurs et sur la société. Une déambulation hypnotique au cœur d’un lieu magique, le cloître du cimetière de la Chartreuse de Villeneuve les Avignon. Une expérience nez à nez avec notre finitude.

Un cloître et des spectateurs qui s’avancent dans le noir à tâtons, ne sachant pas trop sur quoi, ou sur qui ils vont tomber. A même le sol, des cercueils en forme de boîtes, sortes de lits funéraires, et à l’intérieur des cadavres, raidis, recouverts de leurs habits d’enterrement. Il faut se mettre près d’eux pour les voir. Est-ce que celui-ci a parlé? N’est-ce pas plutôt un râle ou un murmure? C’est l’heure où les morts s’éveillent. Et où les vivants viennent à leur chevet, s’assoient ou s’agenouillent près d’eux, comme dans un confessionnal, sauf que ce sont eux qui se confient.

Que disent-ils, ces morts? Ils racontent d’abord ce que ça leur a fait de mourir. Et c’est à la fois glaçant et rempli de candeur. Certains ont d’ailleurs oublié comment c’est arrivé, d’autres n’y croient pas vraiment. Léontine, elle, est affolée et confuse : la mort, elle n’en veut pas. Même si la vie qu’elle a eu n’est pas jolie jolie et qu’elle n’en voudrait pas une deuxième fois. Jean lui raconte qu’il a été tué par un couteau, qu’il aimait les haricots rouges et les solos de guitares, et que du sang coulait de sa joue droite… A chaque parole, le visage seul s’anime, créant un trouble d’autant plus grand que le reste du corps reste figé, mains et doigts de pieds crispés. 

Oraison funèbre

Pendant que les morts murmurent et mastiquent, les vivants (à moins que ce ne soit l’inverse) déambulent, de cercueil en cercueil, et assistent amusés, décontenancés, et souvent émus à ce concert de paroles qui monte dans le ciel étoilé. C’est souvent drôle et grinçant, comme lorsqu’une lignée de cadavres se rebelle dénonçant en chœur la décomposition (sic) des valeurs et le capitalisme (déjà) de leur vivant. Les cimetières sont aussi des lieux où se reproduisent les systèmes de classes sociales et où les morts ont tout le temps, « face à eux-mêmes, et à leur pourrissement » pour ressasser et réfléchir. 

Comment ne pas être sensible à l’écho que ces récits ont en chacun d’entre nous? Que restera-t-il de nos vies ? Une photo pas très bien choisie, une plaque qui ne veut rien dire, le vague souvenir d’une personne trop polie, trop gentille qui n’a pas vraiment laissé de traces? Les paroles de ces morts nous bouleversent. 

Ces confidences du plus profond de la nuit (seules quelques petites lumières éclairent les visages des comédiens) sont portées par un texte magnifique écrit par Patrick Kermann (qu’il a décrit comme un « oratorio in progress »), mis en scène pour la première fois dans ce même cloître en 1999 par Solange Oswald et le groupe Merci. La metteuse en scène et le scénographe Joël Fesel, expliquent qu’ils ont voulu boucler la boucle et clore le rituel dans ce lieu originel, où l’auteur s’est suicidé un an après que la pièce fut montée pour la première fois.

 

La mastication des morts, oratorio in progress, écrit par Patrick Kermann, Groupe Merci, Conception et mise en scène Joël Fesel, Solange Oswald à la Chartreuse de Villeneuve les Avignon jusqu’au 26 Juillet 2022

Photos © Christophe Raynaud de Lage

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