Théâtre

« La maladie de la famille M. », une illusion…

« La maladie de la famille M. », une illusion…

01 avril 2019 | PAR Magali Sautreuil

Quelle est donc l’étrange maladie qui frappe la famille M. ? Perdue au milieu de la campagne italienne, prisonnière de ses non-dits, celle-ci n’a plus de famille que le nom. Un mal-être profond ronge petit à petit le semblant de vie de ses membres qui cherchent désespérément une échappatoire

L’histoire se déroule dans l’Italie profonde, par un temps maussade et déprimant, à cheval entre l’automne et l’hiver. Elle nous est contée par le docteur Cristofolini, médecin généraliste, de campagne et de famille, dont le travail consiste principalement à prêter une oreille attentive aux angoisses et aux problèmes de ses patients. Il veille à leur santé à la fois physique et psychique. Mais la maladie est une injustice sans remède. La seule chose qui puisse réellement permettre de la supporter est de se confier à quelqu’un d’autre. Normalement, un médecin doit savoir prendre suffisamment de recul pour ne pas être affecté par les maux de ses patients. Habituellement, le docteur Cristofolini y parvient très bien, sauf pendant les longues années passées à soigner la famille M. Aussi, ce soir, éprouve-t-il le besoin de se confier à son tour, pour se libérer d’un poids et enfin aller de l’avant.

Depuis le suicide de la mère, les membres de la famille M. ressemblent à des morts-vivants. En proie à la mélancolie, ils ne parviennent ni à faire leur deuil, ni à combler le vide qu’elle a laissé dans leur existence. Ils refusent d’affronter la réalité. Plutôt que de faire face à leurs craintes et à leurs douleurs, ils préfèrent se terrer dans un silence qui, chaque jour, détruit et perverti leur relation. Ils n’osent évoquer le souvenir de leur mère, pourtant omniprésent, tant dans leur esprit que dans le salon familial où son portrait occupe tout un pan de mur. Ils ne communiquent même plus entre eux, comme s’ils étaient de parfaits étrangers.

En perte de repères et de valeurs, ils s’interrogent sur leur existence et leur simulacre de vie… Ils se demandent s’ils sont encore capables d’aimer, s’ils ont seulement le droit au bonheur après avoir conduit leur mère au suicide… Ce sentiment de culpabilité, mêlé à une profonde colère contre celle qui les a abandonnés, les empêche de vivre pleinement et de profiter de l’instant présent. Ils ne parviennent pas à faire leur deuil et, plutôt que d’aller de l’avant, ils tentent de fuir la réalité, chacun à sa manière.

Marta, la sœur aînée, joue les mères de substitution. Elle est devenue si responsable qu’elle étouffe tout le monde à force de les couver. « Elle est la seule à te casser le cul pour Luigi, leur père, et à en prendre plein la gueule, alors que son frère et sa sœur font ce qu’ils veulent ». Le docteur et elle se ressemblent beaucoup en ce sens : ils passent leur temps à s’occuper des autres, sans que personne ne se soucie d’eux. Mais à force de mettre leur vie de côté, ils risquent de tomber en dépression et, si les choses venaient à empirer, de se suicider. Fatiguée, exaspérée, blasée, Marta a oublié qui elle était et cache même sa féminité derrière des vêtements trop amples.

Tout le contraire de sa sœur cadette Maria qui, par opposition à son aînée, ne pense qu’à elle pour se sentir vivante. Une vraie vie de salope… en apparence seulement… car au fond, Maria est une jeune femme réservée, qui souffre d’un profond mal-être. Elle cache ses émotions derrière une attitude et une allure rebelles (jean et cuir noir). Contrairement à Marta, qui se terre dans la maison familiale, elle fuit la compagnie de sa famille et préfère sortir avec ses deux comparses tout aussi paumés, Fulvio et Fabrizio. 

Preuve en est : Fluvio, le petit ami de Maria, les soirs où il a trop bu, oublie sa petite copine pour prendre du bon temps. Mais Maria M., la reine de l’avortement, n’est pas en reste. Une vie de couple à se supporter, sans l’espoir d’être heureux, tout un programme ! Quant à Fabrizio, menteur pathologique hypocondriaque, il est lui-aussi amoureux de Maria, mais ne veut pas perdre son ami. Une relation compliquée ou un plan à trois, selon son point de vue !

Sans famille, Fabrizio, Fulvio et le docteur Cristofolini recherche constamment, consciemment ou non, la compagnie des autres pour fuir leur propre solitude, à l’inverse de la famille M.

Heureusement, pour égayer ce tableau assez noir de l’Italie profonde, il y a Gianni M., le petit dernier. Il parle souvent à tort et à travers et s’amuse à tourmenter les autres avec ses airs de je-sais-tout. Un connard qui se croit tout permis ! Insouciant en apparence, il donne l’impression de se foutre de la gueule de tout le monde, mais au fond, il cache une profonde rage derrière sa joie de vivre. C’est le seul à vouloir entamer un dialogue dans cette famille…

À l’exception de Luigi, le père, un homme d’une cinquantaine d’années au pas incertain. Au chômage depuis plusieurs années suite à la perte de son travail à l’usine, il rend invivable ses journées et celles de ceux qui l’entourent. Depuis la mort de sa femme, sa mémoire se dégrade de jour en jour. Maladie ou volonté d’occulter ce qui le dérange, nul ne saurait dire… On dirait un petit garçon qui aimerait être un adulte responsable sans y parvenir…

Subtile mélange tragicomique, La maladie de la famille M. cache sous une apparente banalité une profonde complexité. Les situations ordinaires, dans lesquels sont exposés des personnages qui le sont tout autant, s’avèrent révélatrices de l’âme humaine et de ses tourments.

La pièce met à nu l’humain et la complexité de ses émotions, même celles inavouées. Le jeu des acteurs se concentre sur la restitution de leurs sentiments et de leur intériorité, dans un constant va-et-vient entre ce qui est dit et ce qui est tu. La cellule familiale devient alors une sorte de métaphore de la société. La manière dont les gens qui s’aiment se déchirent est à la fois terrible et incroyablement fascinante. Les relations sont intimes et intenses. Les sentiments exacerbés. Les non-dits pesants.

Le tempo endiablé du jeu d’acteurs contraste avec une toile de fond morne. L’heure de la journée, la météo, et le lieu influent sur l’humeur et le comportement des personnages. La nuit, par exemple, invite aux confidences, sous le couvert de l’obscurité?.

La mise en scène retranscrit parfaitement tous ces moments, sans fioriture, sans musique. Criante de vérité, elle reproduit dans le moindre détail le salon familial, le cabinet du docteur Cristofolini et les extérieurs. La maison de la famille M. occupe presque tout le plateau, tandis que le bureau du médecin et le squat en pleine nature sont relégués aux extrémités. Le cabinet est légèrement surélevé par rapport au reste de la scène, marquant ainsi la distance entre le docteur et ses patients, ainsi que le regard extérieur qu’il porte sur cette histoire en tant que conteur. Quant aux extérieurs, de vraies feuilles et un tronc d’arbre en guise de banc offrent une touche réaliste à ce tableau. Une mise en scène minutieuse qui donne l’impression d’être sur un plateau de cinéma !

Une mise en scène de qualité, un jeu d’acteurs dynamique et juste, une écriture nerveuse, un texte simple et complexe à la fois, une pièce à ne rater sous aucun prétexte en somme. Entre tendresse, amour, désabusement et humour, elle ne vous laissera sûrement pas indifférent.

La maladie de la famille M., pièce tragicomique de Fausto Paravidino, mise en scène par Yannis Moussouni et interprétée par le collectif Les Impromptus, présentée au théâtre Clavel, du 8 mars au 18 mai 2019, les vendredis et samedis, à 21h30. Durée : 1h30. Réservation ici.

Retrouvez le portrait du collectif Les Impromptus ici.

Visuel : Affiche officielle.

Infos pratiques

Association notoire
Lavoir moderne parisien
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