Théâtre

La Fin de partie, c’est pour aujourd’hui ?

La Fin de partie, c’est pour aujourd’hui ?

20 décembre 2012 | PAR Christophe Candoni

« Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir. » C’est sur ses mots que commence la pièce « Fin de partie » de Samuel Beckett. Ces mots entrent en résonance avec l’actualité délirante qui prédit la fin du monde ce 21 décembre 2012. Hasard et coïncidence, le théâtre apocalyptique, inexorable et profondément humain du dramaturge irlandais est au cœur de la saison théâtrale. Saisissons alors l’occasion que nous donnent les programmateurs et les artistes d’appréhender notre finitude avec Beckett avant de périr.

En effet, le rapport au monde pessimiste et l’angoisse existentielle de Beckett ne quittent pas les planches des théâtres parisiens où cette saison ont tenues ou tiendront l’affiche pas moins de deux pièces phares de Maguy Marin inspirées par l’œuvre de Beckett et présentées dans le cadre du Festival d’automne, des lectures de Cap au pire et Premier Amour par Sami Frey à l’Atelier, La dernière bande au théâtre de l’œuvre avec Serge Merlin qui reprendra Fin de partie sous la direction d’Alain Françon en janvier à l’Odéon tandis que la même pièce sera donnée juste après En attendant Godot à l’Athénée dans une mise en scène de Bernard Lévy et reprise à la MC93 de Bobigny en mars.

Dans un monde dévasté, agonisant et apocalyptique, Fin de partie de Samuel Beckett met en scène des personnages handicapés : Hamm, aveugle paraplégique dans un fauteuil roulant, et Clov, son fils ou son serviteur. Ils vivent dans une relation d’interdépendance et de servilité qui débouche sur la tentation du souffre-douleur Clov de fuir ou de tuer son maître. Nell et Nagg ont perdu leurs jambes et vivent dans des poubelles selon les didascalies de l’auteur (ils étaient dans des cercueils de verre dans la sublime mise en scène de Krystian Lupa). Aucune action se produit au cours de la pièce, le silence est omniprésent, l’enfermement, le vide, l’obscurité, l’attente interminable et désespérée, la fin annoncée dès les premiers mots, le vieillissement, le dépérissement du corps, l‘ennui mortel sont au centre d’une pièce à la noirceur dévastatrice mais qui laisse espérer une issue favorable et lumineuse encore que très en suspens au baisser de rideau.

Se rattacher à la vie, à l’existence, c’est ce que tente Krapp, le vieil écrivain de La Dernière bande qui reconstruit les miettes d’une mémoire qui s’effiloche à travers l’écoute désemparée de bouts de bandes enregistrées. Dans Cap au pire, c’est non plus un homme mais une voix seule, dématérialisée, qui prône comme unique commandement l’effort et l’acharnement à vivre plutôt que la résignation à travers la célèbre réplique « Essayer encore. Rater encore. Rater mieux. »

De ce texte de 1982, Maguy Marin chorégraphie un solo dansé marqué par le caractère mécanique des actes et des gestes qui donnent à voir  l’épuisement, l’exténuation du non renoncement et du désespoir pour dire le « perpétuel questionnement qui trébuche et avance par hoquets et par sauts, qui n’aboutit nulle part, si ce n’est à l’absurde de toute existence humaine ».

Maguy Marin, qui dialogue avec Beckett depuis longtemps, a aussi proposé, au CentQuatre puis au Théâtre du Rond-Point, May B, une création discutée en 1981 et aujourd’hui considérée comme un de ses chefs d’œuvre, dans laquelle les silhouettes familières de Beckett, les clochards célestes et clownesques que sont Vladimir et Estragon ou Hamm et Clov sont à la fois reconnaissables et distanciés, représentés uniformément par des corps burlesques et métaphysiques aux visages blafards. Leur danse interroge la difficulté à être ensemble comme celle de rester seul. Ils forment une bande, une meute dont les membres s’entrechoquent, se heurtent, se cognent. Quelques mots reviennent, chantés, hurlés : « Fini, c’est fini. Ça va finir, ça va peut-être finir ».

La fin est partout chez Beckett. Même pessimiste, elle n’apparaît pas comme définitive, simplement parce que la vie dans ses minuscules et stationnaires aventures est une partie à jouer, à perdre, mais à jouer, toujours. Alors entreverrons-nous dans cette fin du monde la possibilité d’une issue ?

« Nous sommes déjà demain » écrit Beckett.

 

Visuel :  © Teatro Abadia | Ros Rios

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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