Théâtre
La Comédie-Française au Grand Palais sur le chemin de Peer Gynt

La Comédie-Française au Grand Palais sur le chemin de Peer Gynt

16 mai 2012 | PAR Christophe Candoni

Peer Gynt à la Comédie-Française, c’est une première et forcément un évènement compte tenu de l’ampleur de la pièce, si belle, si intrigante, du dramaturge norvégien Henrik Ibsen : presque cinq heures de spectacle, plus de vingt comédiens sur scène et des musiciens, pléthores de décors et de costumes… De nombreuses forces de la maison sont réunies pour couvrir l’épopée fantastique du héros et stimuler un imaginaire vagabond et débridé. Il convenait de trouver un lieu exceptionnel pour accueillir un tel spectacle, la troupe prend ses quartiers au Grand Palais, dans les dimensions spacieuses du Salon d’Honneur qui fait à cette occasion sa réouverture. La mise en scène est du sociétaire Eric Ruf, le rôle-titre est tenu par Hervé Pierre.

Le résultat est un grand et joli spectacle qui va incontestablement ravir car il y règne un esprit de troupe magnifique qui donne à ce travail un aspect « théâtre du soleil » dont on aime le caractère festif et populaire. Mais c’est aussi une relative déception car il y manque une vision nette et émancipée de la pièce. Il y a de la fantaisie, de l’inventivité, de belles trouvailles. La meilleure est d’ordre scénographique avec cette longue route de terre et de verdure, à la fois droite comme un trait et irrégulière, semée de pièges, qui suit un ancien chemin de fer à l’abandon, du plus bel effet. Elle coupe l’espace en deux, matérialise l’itinérance du héros, son voyage fou et aussi le chemin de la vie, la quête initiatique que suit Peer, toujours sur le départ, constamment en fuite et en marche, à la recherche de lui-même.

Un excès de folklore dans la partie norvégienne pèse tout comme l’exotisme de l’épisode au désert est trop appuyé. La faute en revient pour beaucoup à Christian Lacroix qui signe des costumes à quelques exceptions prêt d’une indigne laideur. La manière dont il a fagoté les jeunes filles de la ferme ne les rend pas bien affriolantes et il a étouffé la sensualité des femmes du désert sous des tuniques surchargées de babioles bruyantes. La scène des trolls paraît excessivement carnavalesque mais jamais véritablement étrange, encore moins inquiétante. Une esthétique moins conventionnelle, moins littérale aurait été une garantie de fraîcheur. De la même manière, Eric Ruf propose une mise en scène trop illustrative, collée au texte. Il indique les choses sans les réinventer.

La mort de la mère est bien trop spectaculaire dans sa volonté de figurer le traîneau qui dévale la pente, à quoi s’ajoute l’intervention des acteurs en noir tenant des bougies, alors que la beauté déchirante de la scène réside dans l’intimité de Peer et de sa maman, dans l’immobilité physique qui contraste avec le déploiement d’un voyage imaginaire. Par conséquent, l’émotion sera furtive mais à saisir dans la présence et le jeu de la merveilleuse Catherine Samie. Dès la première scène, elle est aussi ardente que tendre. Elle feint l’autorité avec une bienveillance et un amour si beaux à voir. Et la manière dont elle s’enfonce dans la mort confine à la folie. Elle est sensible, légère et profonde. De nombreux seconds rôles tirent leur épingle du jeu, citons Nâzim Boudjenah dans Le Marié, Florence Viala plus pimpante dans la Dame en vert, qu’on dirait sortie d’un conte de fées revue par Jacques Demy, que dans son Anitra bollywoodienne, et surtout l’inénarrable Serge Bagdassarian qui est un bouffon d’opérette sensationnel dans le Roi des Trolls. Il donne d’ailleurs de la voix dans un passage chanté avec brio.

Enfin, il y a Hervé Pierre que l’on n’attendait pas forcément dans le rôle-titre. Il parcourt tous les âges de la vie de Peer et étonne de bout en bout. Il est malin, drôle, touchant. Il prête ses traits matures au jeune adolescent Peer Gynt qui embrasse ses aspirations les plus folles et rêve de devenir roi, empereur. Dans la démarche et le corps, Hervé Pierre le fait garçonnet, bon bougre, vif et trapu, un peu solitaire et rêveur, c’est tout à fait crédible. Il manque nécessairement une flamme dans la première rencontre avec Solveig (Suliane Brahim, vêtue comme un petit santon, actrice fine et délicate), et on voit plus une accolade paternelle qu’une étreinte amoureuse dans les retrouvailles entre les deux quand elle quitte parents et foyer pour le rejoindre dans les bois. Hervé Pierre est au sommet à partir de l’épisode de l’Afrique et plus il avance dans ce role ambitieux, plus il gagne encore en épaisseur, en consistence. Son vieux Peer Gynt, vouté et barbu à la fin, et la célèbre scène de l’oignon sont d’une profondeur incroyable.

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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