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La Comédie de Clermont-Ferrand ouvre ses portes avec « Société en chantier »

La Comédie de Clermont-Ferrand ouvre ses portes avec « Société en chantier »

28 septembre 2020 | PAR Eliaz Ait Seddik

Après 3 ans de travaux, le théâtre de la Comédie de Clermont-Ferrand ouvre enfin ses portes avec, en spectacle d’ouverture, un tout autre chantier : « Société en chantier » de Stefan Kaegi et la compagnie Rimini Protokoll.

société en chantier

Théâtre participatif ? 

« Immersif, participatif, interactif », tels sont les premiers mots qui viennent à l’esprit en tentant de décrire le dernier spectacle de Stefan Kaegi et de sa troupe. Ainsi, dans ce dernier, nous sommes plongés au cœur d’un chantier, à la rencontre de ses divers protagonistes, tour à tour acteurs ou réels professionnels. Par son dispositif, la pièce nous fait quitter notre statut de spectateur passif et nous fait devenir acteurs et constructeurs, au sens littéral comme au sens figuré. Nous sommes ainsi invités sur la scène, laquelle se déploie en dehors de ses limites traditionnelles, jusque dans les gradins et les coulisses de l’immense « salle de l’horizon », à suivre un parcours où nous jouons tour à tour les divers rôles animant le chantier. Nous devenons ouvriers portant des charpentes sous les directives d’un contremaître colombien ne parlant pas un mot de français (Alvaro Rojas-Nieto, véritable ouvrier), urbanistes réfléchissant à de nouvelles conceptions de la ville ou bien investisseurs enfermés dans un container plaçant au hasard de l’argent dans des projets. Tout cela, dans le but clairement énoncé par le metteur en scène, Stefan Kaegi, de « mettre les spectateurs dans les différentes peaux des personnes qui pensent et font un chantier »

Pourtant, voilà, quand on y réfléchit: a-t-on agi une seule fois selon notre propre gré ? Casques audio vissés sur les oreilles (prenant régulièrement l’apparence de casques de chantier), nous nous laissons, en réalité, guider tout du long, par les directives des divers personnages que nous rencontrons au cours de notre trajet. Lorsqu’ils nous indiquent une direction, les cous se tournent de concert vers celle-ci. Lorsque la (vraie) travailleuse chinoise Victoria Wang nous impose une chorégraphie effrénée, appliquant les gestes du chantier, et accompagnée d’une musique répétitive, nous nous attelons aussi à la tache sans arrière-pensée. De fait, aucun libre arbitre ne nous est accordé, nous avons un trajet strictement établi à suivre sous la surveillance de « gilets oranges », guides intransigeants, et des consignes, des comportements que nous répétons sans réfléchir, recopiant les gestes des acteurs-modèles. C’est là que, au-delà du divertissement et de l’expérience interactive, se dessine une critique sociale portée par Kaegi et sa troupe : nous sommes tous captifs d’un « système-prison » qui détermine nos moindres gestes, qui nous enferme dans des rôles prédéterminés que nous reproduisons sans en avoir forcément conscience. Le premier pas pour s’en émanciper serait alors peut-être d’ouvrir les yeux et les oreilles…  

Notre société en question 

Il faut alors garder à l’esprit que cette pièce s’ancre dans un projet d’une plus grande ampleur encore : Etat, composé de quatre pièces venant interroger les formes que ce dernier peut prendre à l’ère de la post-démocratie. Dans Société en chantier, au-delà des formes didactiques et documentaires que peuvent prendre la mise en scène des irrégularités et des inégalités au cœur du monde du bâtiment, le dispositif formel choisit par Kaegi transcende le cadre de son décor pour porter des interrogations sur les dysfonctionnements régissant les relations entre les individus d’une même société dans notre ère contemporaine. 

Les casques vissés sur nos oreilles, tout au long du parcours, semblent alors le motif clé du message de l’œuvre : nous ne nous écoutons plus les uns les autres, nous restons enfermés dans notre bulle, notre perspective, sans jamais chercher à la réconcilier avec celle des autres. En effet, à chaque zone du chantier que nous visitons, des casques différents nous sont proposés, chacun nous coupant par le son des espaces voisins, et ne nous donnant à voir et à entendre que ce que l’intervenant veut bien nous proposer. En nous offrant cette expérience fragmentée, Kaegi, loin de nous imposer seulement sa vision didactique des scandales du monde du bâtiment, nous propose surtout une illustration formelle de l’incommunicabilité entre les différents acteurs du chantier et, de manière plus large, de notre société contemporaine. Pour que cette dernière dépasse le statut de chantier auquel elle est bloqué depuis bien plus longtemps que celui de l’aéroport de Berlin, il faudra alors cimenter les différents blocs de celle-ci d’une écoute et d’une empathie qui lui manquent cruellement. En faisant évoluer ses spectateurs dans les bottes de personnes issus d’un monde qu’ils gardaient, pour la plupart, jusqu’à maintenant à distance Stefan Kaegi a alors, peut-être, déjà posé la première pierre de l’édifice. 

Qu’il nous soit permis pour finir de particulièrement féliciter le respect des mesures sanitaires par l’ensemble de l’équipe du théâtre. L’ensemble des spectateurs étaient équipés de gants et de charlottes sur la tête pour éviter tout contact potentiellement contaminant et dès qu’un casque était utilisé il était immédiatement désinfecté. C’est à travers une rigueur et un dévouement aussi méticuleux que des spectacles ambitieux tels que « Société en chantier » peuvent continuer à voir le jour dans un contexte sanitaire des moins auspicieux. 

 

Informations et réservations ici.

Stefan Kaegi / Rimini Protokoll
Société en chantier
du 25 septembre au 1er octobre (relâche le 27)- Comédie de Clermont-Ferrand

visuels : Sociéte en chantier – Stefan Kaegi / Rimini Protokoll ©Jean-Louis Fernandez

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Eliaz Ait Seddik

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