Théâtre
« La Carte de temps », ou l’incitation au rêve

« La Carte de temps », ou l’incitation au rêve

24 septembre 2014 | PAR Fanny Bernardon

Mise en scène par Véronique Vella de la Comédie Française, La Carte de temps est une adaptation d’un texte de Marcel Aymé. Au Théâtre de l’Essaion, la pièce se joue les lundis et mardis soirs à 19h30. Patrick Chayriguès, Raphaëlle Saudinos et Delphine Guillaud impressionnent pour leur talent à insuffler la vie à l’histoire qu’ils nous racontent. Si d’aventure vous aviez envie de rêver, ce spectacle n’est à pas manquer.

Passées les portes de la salle, la beauté du lieu se joue déjà de nous. L’odeur humide d’une cave, des voûtes, des recoins sombres, le velours rouge et confortable, la pierre  fraîche et spectatrice de tous les spectacles qui se tiennent ici, et cette toute petite scène qui promet une grande intimité entre acteurs et spectateurs.

Ce texte de Marcel Aymé, tiré du recueil de nouvelles le Passe-muraille pose les briques d’une société qui s’est noyée et déconstruite à cause de ses propres règles. Alors qu’une crise ébranle le pays, le gouvernement dont on comprend l’incompétence met en circulation la Carte de temps, solution à tous les problèmes ! Distribuée à chaque honnête citoyen, elle délivre des heures de vie régulières par mois, ainsi que des périodes de mort provisoire. Comme l’illustrent de nombreux exemples dans l’Histoire, face à toute répression s’organise une résistance : apparition d’un marché noir et revente de tickets de temps qui permettent aux plus riches et aux plus malins de prolonger leur temps sur terre. Rien de plus normal alors qu’un mois d’avril qui dure 40 jours ou à voir apparaître un 15 bis sur son calendrier.

Un piano à queue, un tabouret, une lampe de chevet et l’horloge qui sonne. Annonce d’un calme qui lui même présage la tempête. Jules (Patrick Chayriguès), assis. Iris, sa soeur (Delphine Guillaud de la Compagnie Ornithorynque) , s’agite derrière le piano. Rapidement, les différences et les différends s’affirment entre eux. Alors qu’il semble représenter l’ordre établi, la bonne conduite et le raisonnement, elle campe la légèreté, l’espièglerie presque enfantine, et l’imagination sans borne que l’amour fait chanter.

Dans ce contexte, Jules, raisonnable et inquiet rabroue sa soeur. « Ma soeur chômeuse ! » Pour l’aîné de la fratrie, ne pas travailler est une honte et un danger. L’Etat dans lequel nous emmène La carte de temps, est un pays qui punit le chômage par la prison. Habillé tel un fonctionnaire d’état, costume gris, regard sévère, son impatience et son intransigeance quant à l’application des lois est perceptible aux premiers instants. Inquiet pour sa soeur qui s’est entichée d’un poète, anciennement coupable d’avoir chanté une chanson interdite, il tente par tous les moyens de la remettre sur le droit chemin. Il s’énerve, il crie, et occupe l’espace de ses allers-retours incessants face à l’insouciance d’Iris.

Le sort de la demoiselle (Delphine Guillaud de la Compagnie Ornithorynque) est donc sur le fil. De nature à relativiser, peu inquiète, Iris s’amuse presque de son inactivité professionnelle. Enfantine et sautillante, elle se protège des réprimandes de son frère sur le clavier du piano et entame une mélodie poétique et romantique. Ironisant et se moquant du sérieux de son aîné trop soucieux de côtoyer une délinquante, Iris n’a plus qu’à attendre sagement que Jules lui trouve du travail.
Nous voilà donc partis dans le monde du trappon ! Le texte toujours joyeusement soutenu par des interludes chantés et des morceaux de piano, nous détaille la tortueuse et complexe fabrication du trappon. Bouton rouge, levier noir, on souflle, on tourne, levier bleu dans un sens, levier orange dans l’autre, et magie…le trappon apparaît ! Nous sommes après cela spécialistes, tout comme Iris qui après de nombreuses tentatives finit par accoucher de son premier trappon ! Ce décor de société ne nous inquiète pas pour autant grâce à Véronique Vella. A grand renfort de chansons et de mélodies pianotées, l’humour et la convivialité de La Carte de temps nous fait nous amuser d’un texte sérieux en ouvrant grand les portes de notre imagination !

Manon, jouée par la gracieuse et souriante Raphaëlle Saudinos, suscite un véritable bouleversement dans la vie de Jules qui à sa vue, tombe amoureux fou. Voilà donc amourachés, la cleptomane invétérée et le chef de la Sécurité ! Larmoyant et paniqué, Jules s’élève contre ce système qui le contraint à ne voir sa belle qu’une journée dans le mois, leur carte de temps ne leur ayant pas délivré les mêmes périodes de vie. Comment vont faire les gens qui s’aiment ? s’interroge-t’il.

Les trois acteurs interprètent joyeusement les textes de Guy Béart, rajoutant à cette salle, l’ambiance d’un cabaret aux activités illicites mais réjouissantes. Comme la Prohibition interdisait les débits de boisson, l’Etat de la Carte des temps voit d’un très mauvais oeil les rassemblements en chanson. Sous cette pierre, nous avons le sentiment de braver les interdits au même titre que les trois personnages, ravis d’entonner avec eux des refrains qui bien vite s’inscrivent en nos mémoires.

 

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