Théâtre

L’extraordinaire résurrection d’Alexandra David-Néel au Petit Montparnasse

07 février 2010 | PAR Soline Pillet

Le théâtre du Petit Montparnasse met à l’honneur Alexandra David-Néel, femme d’exception, pionnière aux multiples professions, et héroïne dramatique par excellence. Michel Lengliney et Didier Long sont pourtant les premiers à adapter sa vie sur scène, 41 ans après sa disparition. Une magnifique occasion de découvrir ou approfondir sa connaissance d’une des plus grandes aventurières de tous les temps.

Alexandra David-Néel – prononcer « David-Nèle », née en 1868, décédée quelques semaines avant son 101ème anniversaire, est une exploratrice, écrivaine, cantatrice, orientaliste, journaliste, féministe et autre qui marqua son époque pour avoir été la première femme occidentale à pénétrer à Lhassa, capitale alors interdite, déguisée en mendiante. Dotée d’une personnalité singulière et d’une intelligence remarquable, instruite et visionnaire, cette aventurière contemporaine à la vie romanesque et à la longévité exceptionnelle ne pouvait qu’être un sujet propice à l’adaptation théâtrale.

L’auteur, Michel Lengliney, sut qu’il tenait un sujet de pièce lors de sa rencontre avec Marie-Madeleine Peyronnet, secrétaire et dame à tout faire de l’exploratrice durant les dix dernières années de sa vie. C’est de cette relation entre deux femmes atypiques qu’use l’auteur comme fil conducteur : la pièce débute sur l’entretien d’embauche volcanique de la jeune femme, alors âgée de 29 ans. Le coup de foudre est immédiat : « Je savais que je m’enterrais vivante, mais j’avais rendez-vous avec ma vie ». S’ensuit une décennie de collaboration passionnée et tumultueuse. Intelligente et exaltée, bien que sans éducation, Marie-Madeleine trouve en la caractérielle aventurière l’ouverture intellectuelle qu’on ne lui a jamais offerte. A force de lui tenir tête, elle gagne l’estime et l’affection de sa patronne. Le quotidien est pourtant loin d’être facile. « Que diras-tu de moi après ma mort ? » demande Alexandra David-Néel à la jeune femme. « Que vous étiez un Himalaya de despotisme ! » rétorque-t-elle. « Ah, ça me plaît ! Ainsi tout le monde saura que je n’étais pas devenue une petite vieille sénile ! »

Alexandra David-NéelBien sûr, la relation quasi-familiale entre les deux femmes sert de support pour déployer le personnage d’Alexandra David-Néel, dont l’œuvre est la véritable héroïne de la pièce : pensées philosophiques, citations, récits d’épopées, flashbacks d’expéditions périlleuses ponctuent la pièce et reconstituent avec intelligence les grandes lignes d’une si intense vie. Bonne comédienne, Emilie Dequenne s’avère cependant trop lisse et évaporée pour interpréter fidèlement la vive et passionnée Marie-Madeleine Peyronnet, faisant d’elle une jeune fille émotive dépourvue de l’humour et de la simplicité franche caractéristiques de cette femme elle aussi d’exception. Hélène Vincent réalise en revanche un tour de force : au-delà de la représentation ou de l’illustration, elle est véritablement Alexandra David-Néel, l’arrachant d’outre-tombe au point d’en troubler le spectateur. Son investissement et sa passion dans chaque mot, chaque geste, égalent sans doute ceux de l’exploratrice. Sa transformation physique est à s’y méprendre : elle campe à la perfection cette dame quasi-centenaire qui trébuche avec ses béquilles, se bat contre ce corps usé qui l’handicape. La prouesse physique de cette « jeune actrice » d’une soixantaine d’années vaut d’être admirée et saluée.

Drôle, émouvante et profonde, la pièce offre une panoplie de superbes moments, dont le plus touchant est peut-être la scène où Alexandra, âgée de 100 ans mais subitement rajeunie, annonce à Marie-Madeleine qu’elle vient de faire renouveler son passeport afin de se rendre jusqu’à New-York en 4 chevaux en passant par le détroit de Béring et en « traînant » par Vladivostok… Enthousiasme et folie d’une femme qui n’eut pas peur de  suivre pleinement sa vocation conquièrent le spectateur, à une époque où le matérialisme et la sécurité sont de sourds dictateurs. Décédée en 1969, au moment où commençaient à souffler les vents du féminisme dont elle fut pionnière – elle prônait la rémunération des femmes au foyer en 1910 ! – et les revendications libertaires, il est aisé de penser qu’Alexandra David-Néel aurait  chamboulé les valeurs conformistes de la société contemporaine…

La maison de l'exploratrice, à Digne-les-bainsLa sobre mais toujours efficace mise en scène de Didier Long achève la pièce sur une constellation de lumières qui accompagne l’héroïne dans son dernier souffle, tandis qu’elle répète ce qui lui tint lieu de devise toute sa vie : « Marche comme ton cœur te mène, et selon le regard de tes yeux. »

Pour accéder au site du Centre culturel Alexandra David-Néel, cliquez ici. Vous pouvez  yrencontrer Marie-Madeleine Peyronnet, qui se consacre toujours à l’œuvre de l’exploratrice à travers sa fondation dont le siège est  la maison de Digne-les-bains où se situe la pièce.

« Alexandra David-Néel, mon Tibet »– Théâtre du Petit Montparnasse, 31 rue de la Gaîté, Paris 14ème – Réservations : 01 43 22 77 74. Depuis le 19 janvier, prolongation jusqu’au 28 mars 2010

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Soline Pillet
A 18 ans, Soline part étudier la danse contemporaine au Québec puis complétera sa formation par les arts visuels à l’Université de Brighton. Au cours de son apprentissage, elle participe à des projets éclectiques en tant que danseuse. Également passionnée par l’écriture, elle rejoint les bancs de la fac en 2007 afin d’étudier la médiation culturelle à la Sorbonne Nouvelle. C’est par ce biais qu’elle s’ouvre au théâtre, au journalisme, et à toutes les formes d’art. Aujourd’hui, Soline rédige un mémoire sur la réception critique de la danse contemporaine tout en poursuivant sa passion pour la danse et l’écriture. Après avoir fait ses premiers pas de critique d’art pour le site Evene, elle rejoint l’équipe de la Boîte à Sorties en septembre 2009.

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